La coalition formée par les Anglais, les Autrichiens, les Russes, les Suédois et les Napolitains, espérait attirer les Bavarois, tout le reste de l'Allemagne et la Prusse elle-même. Plusieurs attaques se préparaient par la Poméranie, la Lombardie et le midi de l'Italie. La seule dont j'aie à m'occuper devait suivre la vallée du Danube; elle était confiée aux Autrichiens et aux Russes, mais les Russes étaient en arrière. Si l'armée autrichienne se fût portée à leur rencontre, elle eût découvert l'Allemagne, que Napoléon aurait envahie et forcée de se joindre à lui. Le général Mack, qui commandait l'armée autrichienne, résolut de le prévenir; il traversa la Bavière et vint prendre position, la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, couvert par l'Iller. Il supposait que Napoléon l'attaquerait de front par les défilés de la forêt Noire, entre Strasbourg et Schaffouse; il comptait pouvoir se défendre avantageusement dans la forte position qu'il avait prise; et, en supposant même qu'il fût vaincu, il opérerait sa retraite en se rapprochant des Russes. Il avait détaché le général Kienmeyer à Ingolstadt pour observer les Bavarois et se lier avec les Russes qu'on attendait par la route de Munich.

Mais Napoléon forma un tout autre plan. Il ne se proposait pas de battre les Autrichiens, mais de les envelopper et de les détruire, pour marcher lui-même au-devant des Russes. Il organisa son armée en sept corps, et lui donna pour la première fois le nom de Grande Armée, ce nom devenu si célèbre. Chaque corps d'armée se composait de deux ou trois divisions d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et d'un peu d'artillerie. Le maréchal Bernadotte commandait le premier, Marmont le deuxième, Davout le troisième, Soult le quatrième, Lannes le cinquième, Ney le sixième, Augereau le septième. La grosse cavalerie, composée de carabiniers, de cuirassiers et de dragons, était réunie en un seul corps, que commandait habituellement le prince Murat; la garde impériale formait la réserve. La Grande Armée présentait une masse de cent quatre-vingt-six mille combattants, à laquelle allaient bientôt se joindre vingt-cinq mille Bavarois, huit mille Badois et Wurtembergeois, car l'électeur de Bavière, après beaucoup de perplexité, avait fini par s'unir franchement à la France.

Voici les dispositions que prit Napoléon pour exécuter son plan:

Le 23 septembre, Murat avec une partie de la cavalerie et quelques bataillons du cinquième corps, paraissant faire l'avant-garde de l'armée, passa le Rhin à Strasbourg et se présenta aux défilés de la forêt Noire, pour faire croire au général Mack qu'il allait être attaqué de ce côté; les fausses nouvelles, les achats de vivres, rien n'avait été négligé pour confirmer son erreur. Pendant ce temps, les corps de la Grande Armée franchissaient le Rhin de la droite à la gauche: le sixième à Lauterbourg; le quatrième à Spire; le troisième à Manheim; les premier et deuxième arrivèrent de la Hollande et du Hanovre à Wurtzbourg. Tous ces corps se dirigeaient sur le bas Danube, pour le passer à Donauwerth, s'emparer du pays situé entre le Lech et l'Iller, forcer le passage de cette rivière, afin d'investir Ulm par la rive droite; le maréchal Ney, avec le sixième corps, devait rester sur la gauche et s'approcher d'Ulm le plus possible.

Ainsi, nous partîmes de Stuttgard le 3 octobre pour suivre la grande route d'Ulm. La troisième division logea pendant deux jours dans de mauvais villages. Le 5, au soir, avant d'arriver à Geislinigen, elle tourna à gauche pour suivre le mouvement des autres corps, sur le bas Danube. Nous marchâmes la nuit et la journée suivante avec quelques moments de repos, et sans manger. L'Empereur avait ordonné de faire porter aux soldats du pain pour quatre jours, et d'avoir pour quatre jours de biscuit dans les fourgons. Je ne sais ce qui avait lieu dans les autres corps, mais, quant à nous, nous n'avions rien; et comme le 59e marchait le dernier par son ordre de numéro, il n'arriva qu'à l'entrée de la nuit au bivouac près de Giengen, ville où logeait le général Malher. Le colonel lui dit que son régiment arrivait après une marche de trente-six heures, et lui demanda la permission de faire une réquisition de vivres. Le général refusa, parce qu'il avait promis de ménager la ville, mais c'était autoriser tous les désordres: aussi les villages environnants furent saccagés; et le premier jour de bivouac devint le premier jour de pillage. Le colonel, qui mourait de faim lui-même, trouva les grenadiers faisant rôtir un cochon. Sa présence causa d'abord de l'embarras; au bout d'un instant, un grenadier plus hardi lui offrit de partager leur repas, ce qu'il fit de grand cœur, et le pillage se trouva autorisé.

Le lendemain 7 nous bivouaquâmes près d'Hochstedt. Ce même jour, le maréchal Soult passait le Danube à Donauwerth. Le maréchal Ney reçut l'ordre de revenir sur ses pas pour se rapprocher d'Ulm, et de s'emparer des ponts de Guntzbourg et de Leipheim, afin de resserrer la place et de faciliter la communication entre les deux rives.

La troisième division fut chargée de cette opération. Il fut impossible d'aborder le pont de Leipheim, à cause des marais impraticables qui l'entouraient. Le général Marner, avec la brigade Marcognet, entreprit l'attaque du grand pont de Guntzbourg en face de la ville. Le lit du Danube, en cet endroit, est coupé par différentes îles; elles furent toutes enlevées avec résolution. Mais il fut impossible de franchir le grand bras du Danube, qui touche à la ville. Une travée du pont avait été détruite, et les travailleurs, exposés aux coups des Autrichiens placés de l'autre côté du fleuve, ne purent réussir à rétablir le pont. Il fallut se retirer dans les îles boisées et renoncer à cette opération, qui avait déjà coûté près de trois cents hommes.

Le général Labassée, avec le 59e, reçut l'ordre d'enlever un autre pont situé au-dessous de Guntzbourg[5]. Le régiment arriva, le 8, fort tard à la petite ville de Gundelfingen. La journée fut pénible; plusieurs soldats, fatigués par les marches précédentes, restèrent en arrière. Le colonel assembla les sergents-majors et leur parla vivement sur le devoir pour des militaires de supporter sans se plaindre la fatigue, le manque de nourriture et tous les genres de souffrances. Il ne suffit pas d'être braves, ajouta-t-il, nous le sommes tous, et moi-même, je puis être tué demain; paroles, hélas! bien tristement prophétiques. Le lendemain 9, le deuxième bataillon marchait en tête; le soir, pour la première fois, nos conscrits parurent devant l'ennemi; les tirailleurs chassèrent les Autrichiens des bois qui sont en avant du pont; ce pont lui-même fut enlevé au pas de charge. Le colonel plaça en réserve à l'entrée du pont les trois dernières compagnies du premier bataillon: c'étaient les sixième, septième et huitième[6]; la mienne était la septième. Nous gardâmes longtemps cette position, fort impatientés de ne pouvoir partager la gloire et les dangers de nos camarades. Lefèvre, adjudant du bataillon, nous tenait compagnie. Vous me voyez à mon poste, me dit-il, au demi-bataillon de gauche. C'est en effet la place de l'adjudant; mais je ne pus m'empêcher de penser que lorsqu'il y avait en avant un bon château, l'adjudant ne gardait pas si scrupuleusement son poste[7]. Là, nous vîmes quelques blessés et un assez bon nombre de prisonniers, que la huitième compagnie fut chargée de conduire à Gundelfingen. À l'entrée de la nuit, nous eûmes enfin l'ordre de rejoindre le régiment. Le pont étant à moitié coupé, on ne pouvait passer qu'homme par homme. Quand vint notre tour de suivre la sixième compagnie, mon capitaine passa et se mit à courir sans regarder derrière lui; le premier sergent, les soldats le suivirent comme ils purent. Pour moi, j'oubliai en cette occasion que le premier soin d'un jeune officier qui débute devant l'ennemi doit être d'établir sa réputation; je ne pensai qu'au succès de l'affaire, et au lieu d'agir en sous-lieutenant, je me mis à faire le général. Je crus qu'il fallait, avant tout, faire passer les soldats, et comme la nuit venait, que la compagnie se trouvait la dernière, beaucoup d'hommes pouvaient rester en arrière; je les fis donc tous passer devant moi, et je passai ainsi moi-même le dernier du régiment. Aussi, quand je rejoignis mon capitaine sur le terrain, il se mit à rire, et ce rire voulait dire: Vous voilà, j'y comptais; mais il commençait à être temps. Je n'ai compris cela que longtemps après.

Nous trouvâmes le régiment assez en désordre. Il avait résisté aux charges de cavalerie, comme au feu de l'infanterie, et cette journée lui fit beaucoup d'honneur. Pour dire la vérité, je ne crois pas que les attaques de l'ennemi aient été bien vives. Je trouvai les officiers agités et inquiets, s'occupant d'encourager les soldats et de tâcher de remettre de l'ordre, les compagnies se trouvant mêlées; car, comme je l'ai dit, il avait fallu passer le pont un à un, et en arrivant dans la plaine recevoir les coups de l'ennemi avant d'avoir le temps de se mettre en défense. Je suis persuadé qu'il y eut un moment où une attaque à la baïonnette et une charge de cavalerie sur nos flancs nous eussent ramenés et précipités dans le Danube. Dans cette situation, nos deux compagnies de réserve auraient pu être d'un grand secours. Mais les capitaines, pressés de se rendre sur le champ de bataille, n'avaient point voulu se donner le temps de les former après le passage du pont, et le régiment les eût entraînées dans sa déroute. Heureusement, il faisait nuit, les Autrichiens ignoraient notre petit nombre, et je crois même qu'ils ne combattirent que pour assurer leur retraite. Le feu cessa bientôt; le 50e vint nous rejoindre, et il est à regretter qu'il ne soit pas venu plus tôt. Nous passâmes la nuit sous les armes, sans allumer de feu. J'ai appris alors que le colonel avait reçu une blessure grave; il mourut quand on le transportait de l'autre côté du pont. Son dernier mot fut d'ordonner à l'officier qui le conduisait de le laisser mourir et de retourner au combat. Au point du jour, nous entrâmes dans Guntzbourg, que l'ennemi avait évacué; nous y prîmes quelques heures de sommeil.

La perte du colonel Lacuée fut vivement sentie dans l'armée et particulièrement dans son régiment. Ceux qui l'aimaient le moins, ceux que lui-même traitait le plus sévèrement, rendaient justice à ses belles et nobles qualités. Il fut enterré le jour même dans le cimetière de Guntzbourg: les régiments qui se réunissaient dans cette ville y assistèrent; mon capitaine prononça un petit discours que je regrette de n'avoir pas conservé. Le colonel Colbert, ami particulier de Lacuée, voulut avoir sa dragonne, et par un souvenir tout militaire de son affection il se promit bien de donner avec elle un bon coup de sabre, et il a bien tenu parole. Pour moi, je n'ai pas besoin de dire que j'en éprouvai une vive douleur. Il m'avait témoigné la tendresse d'un père; je lui devais ma nomination d'officier, et la lettre que j'écrivis ce jour-là même à ma mère fut souvent interrompue par mes larmes.