Dans cette première affaire, chacun donna des preuves de son caractère, de sa bravoure et quelquefois de sa faiblesse. Le capitaine Villars ne manqua pas l'occasion de faire une gasconnade; nous le retrouvâmes blessé dans une maison de Guntzbourg. Il nous raconta qu'il avait été renversé par terre et qu'on lui donnait des coups de sabre et de baïonnette. Je riais en moi-même, ajoutait-il, et je me disais: Ils sont bien attrapés; ils croient que je vais me rendre, et je ne me rendrai pas. On le fit prisonnier cependant, mais comme le général Cambronne à Waterloo, lorsqu'il ne fut plus en état de se défendre. Le sergent Décours, mon ancien camarade, alors sergent-major, se conduisit de la manière la plus brillante. Il reçut une légère blessure et fut nommé légionnaire. La première affaire est une épreuve pour les jeunes gens. Un sergent de ma connaissance se cacha, et ne fut pas le seul[8]. Chaque compagnie avait à cet égard une histoire à raconter. Les affaires de nuit sont commodes; on se perd dans les bois, on tombe dans un ruisseau, et j'ai admiré dans le cours de ma carrière militaire le talent de gens qui s'esquivent toujours au moment du danger, et toujours sans se compromettre.

Le régiment eut à l'affaire de Guntzbourg douze hommes tués, en comptant le colonel et deux sous-lieutenants, et une quarantaine de blessés, y compris le capitaine Villars. M. Silbermann, le plus ancien des deux chefs de bataillon, prit le commandement du régiment.

Pendant ce temps les autres corps d'armée passaient le Danube sur plusieurs points, occupaient le pays compris entre l'Iller et le Lech. Un brillant combat eut lieu, le 8, à Westingen; le maréchal Soult entra le même jour à Augsbourg: le maréchal Bernadotte, ayant terminé sa longue marche, s'approchait de Munich. Napoléon, qui était resté plusieurs jours à Donauwerth (les 7, 8 et 9), se rendit à Augsbourg, pour apprendre des nouvelles de l'armée russe et diriger les mouvements de tous les corps d'armée. Il laissa dans les environs d'Ulm le maréchal Ney, le maréchal Lannes et le prince Murat, en donnant le commandement à ce dernier. Cette faveur, que Murat devait à son titre de prince et à l'honneur d'être beau-frère de l'Empereur, déplut beaucoup aux deux maréchaux, qui ne s'entendirent point avec lui. Depuis la prise du pont de Guntzbourg, nous nous trouvions maîtres des deux rives du Danube; le général Dupont occupait seul la rive gauche, en position à Albeck. Le maréchal Ney voulait le soutenir avec les deux autres divisions du 6e corps; et bientôt l'événement lui donna raison. Dupont, qui avait ordre de s'approcher d'Ulm, et qui se croyait appuyé, se trouva avec six mille hommes en face de soixante mille Autrichiens; il eut l'audace de commencer l'attaque, ce qui fit croire aux Autrichiens que sa division formait l'avant-garde de l'armée. Après avoir soutenu toute la journée un combat inégal, il se retira le soir à Albeck, emmenant quatre mille prisonniers. Mais les Autrichiens pouvaient renouveler l'attaque avec toutes leurs forces, écraser la division Dupont et nous échapper en se retirant en Bohême. Si l'Empereur avait ordonné de s'emparer des ponts de Guntzbourg, il n'avait point prescrit au 6e corps de rester sur la rive droite. Cette rive était assez bien gardée par tous les corps d'armée; toutefois le prince Murat s'obstina à nous laisser sur la rive droite, et l'Empereur, arrivant d'Augsbourg le 13 au matin, donna raison au maréchal Ney. Il lui reprocha seulement d'avoir laissé la division Dupont s'engager témérairement sur les hauteurs d'Ulm. Maintenant, pour réparer la faute commise et repasser sur la rive gauche, l'Empereur ordonna au maréchal Ney de s'emparer du pont et des hauteurs d'Elchingen situés au-dessus de Guntzbourg, à environ 7 kilomètres d'Ulm. Cette opération offrait le double avantage de resserrer la place et de frapper le moral des ennemis par un nouveau triomphe. Mais l'entreprise offrait des difficultés. Les travées du pont avaient été enlevées. Il fallait les rétablir sous un feu meurtrier, enlever ensuite le village et le couvent situés sur une hauteur. Le maréchal Ney entreprit cette opération avec la plus grande vigueur. Il était mécontent de quelques reproches de l'Empereur, plus mécontent encore d'un propos du prince Murat, qui, quelques jours auparavant, ennuyé de ses explications, lui avait dit qu'il ne faisait jamais de plans qu'en présence de l'ennemi. Le matin, le maréchal Ney, au moment de l'attaque, lui prit le bras et lui dit en présence de l'Empereur et de tout l'état-major: Prince, venez faire avec moi vos plans en présence de l'ennemi; et il se précipita au milieu du feu. La 1re division, qui n'avait rien fait encore, fut chargée de cette opération et s'en acquitta de la manière la plus brillante. Le pont fut réparé tant bien que mal, et franchi aussitôt; le village et le couvent enlevés, la cavalerie dispersée, les carrés enfoncés. L'ennemi se retira sur les hauteurs du Michelsberg, qui défendent les approches de la place d'Ulm.

Nous marchions en réserve ce jour-là, et nous voyions revenir les blessés, soit à pied, soit sur des charrettes. Ce spectacle est pénible pour un régiment qui compte beaucoup de conscrits, et le dispose mal à entrer en ligne à son tour. Un vieux soldat les amusait en leur disant que nous étions loin encore, puisque les musiciens se trouvaient à notre tête. Au même instant, nous en vîmes revenir deux; ce fut une joie générale.

Le même jour, le général Dupont avait rencontré le corps du général Werneck, sorti d'Ulm pour tâcher de trouver une direction par laquelle l'armée autrichienne pût opérer sa retraite. Le général Dupont le battit et l'empêcha de rentrer dans la place.

Le lendemain 15 vit compléter l'investissement. Le maréchal Ney enleva les hauteurs du Michelsberg, le maréchal Lannes celles du Frauenberg, qui toutes deux dominent la place. On s'avança jusque sur les glacis, et même un bastion fut un instant occupé; mais l'attaque était prématurée, et il fallut se retirer. L'Empereur remit au lendemain la capitulation ou l'assaut.

Qu'aurait donc pu faire le général Mack pour éviter d'être réduit aune pareille situation? Il est certain qu'en s'y prenant à temps, il aurait pu essayer de gagner le Tyrol par la rive droite du Danube, ou mieux encore la Bohême par la rive gauche. L'archiduc Ferdinand, qui commandait une division de l'armée, le voulait. Il obtint du moins la permission de sortir pour son compte; et le 14 au soir, jour de la bataille d'Elchingen, il alla joindre le général Werneck, ce qui privait le général Mack de vingt mille hommes, et le réduisait à trente mille. Murat fut chargé de les poursuivre avec la division Dupont, les grenadiers Oudinot et la réserve de cavalerie. En quatre jours il dépassa Nuremberg, en passant par Meustetten, Heidenheim, Neresheim et Nordlingen; chaque jour fut marqué par un combat, ou plutôt par un triomphe. Le général Werneck fut forcé de capituler; l'archiduc Ferdinand se sauva en Bohême avec deux mille chevaux. Jamais on ne vit une telle rapidité, jamais une suite de succès si éclatants.

Il ne restait plus au malheureux général Mack qu'à capituler avec ses trente mille hommes. Mack ne pouvait obtenir d'autre condition que celle de mettre bas les armes. Les soldats devaient être conduits en France, les officiers rentreraient en Autriche avec parole de ne pas servir. Tout le matériel était livré à l'armée française. Le général Mack conservait jusqu'au dernier moment l'espoir d'être secouru, soit par l'armée russe, soit par l'archiduc Charles, opposé en Italie au maréchal Masséna. Il ne pouvait renoncer à cette pensée, qui l'avait engagé à se tenir enfermé dans Ulm, sans essayer de se faire jour à travers l'armée française, quand il en était temps encore. À peine les assurances les plus positives et la parole donnée par le maréchal Berthier furent-elles suffisantes pour lui prouver que, d'après les positions respectives des armées, tout secours était impossible. Il fut donc convenu que la place serait remise le 25 octobre à l'armée française, si elle n'était pas secourue à cette époque; cela faisait huit jours depuis le 17, époque de l'ouverture des négociations. Mais le 19, Napoléon, ayant appris la capitulation du général Werneck, représenta au général Mack que ce délai était parfaitement inutile et ne faisait que prolonger les souffrances et les privations des deux armées. Il obtint que la place fût rendue le lendemain 20, à condition que les troupes du maréchal Ney ne sortiraient point d'Ulm avant le 25. Ce fut une coupable faiblesse et bien inexcusable, car on ne pouvait, exiger de lui que d'exécuter la capitulation; et avec un adversaire tel que Napoléon, il n'était pas indifférent de gagner quatre jours. Quoi qu'il en soit, cette clause nous a privés de l'honneur d'être à Austerlitz.

Ainsi, le 20 octobre, la garnison d'Ulm, au nombre de vingt-sept mille hommes, dont deux mille de cavalerie, sortit avec les honneurs de la guerre, et défila entre l'infanterie et la cavalerie françaises. Napoléon était en avant de l'infanterie, et assista pendant cinq heures à ce beau triomphe. Il fit appeler successivement tous les généraux autrichiens, conversa avec eux, leur témoigna beaucoup d'égards, mais en s'exprimant durement et avec menaces sur la politique de l'empereur d'Autriche.

J'ai toujours regretté de n'avoir point assisté à cette belle journée. J'avais été envoyé, deux jours auparavant, dans un village pour une réquisition de bestiaux, et c'est à peine si je pus arriver à Ulm le 22.