Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si brillante. On croit rêver quand on pense que le 1er septembre nous étions encore au camp de Boulogne, et que, le 20 octobre, soixante mille Autrichiens se trouvaient en notre pouvoir, avec dix-huit généraux, deux cents bouches à feu, cinq mille chevaux et quatre-vingts drapeaux.

Je n'ai pas voulu interrompre ce récit très-succinct des opérations, et j'y ajoute maintenant quelques réflexions.

Cette courte campagne fut pour moi comme l'abrégé de celles qui suivirent. L'excès de la fatigue, le manque de vivres, la rigueur de la saison, les désordres commis par les maraudeurs, rien n'y manqua; et je fis en un mois l'essai de ce que j'étais destiné à éprouver dans tout le cours de ma carrière. Les brigades et même les régiments étant quelquefois dispersés, l'ordre de les réunir sur un point arrivait tard, parce qu'il fallait passer par bien des filières. Il en résultait que le régiment marchait jour et nuit, et j'ai vu pour la première fois dans cette campagne dormir en marchant, ce que je n'aurais pas cru possible; on arrivait ainsi à la position que l'on devait occuper, sans avoir rien mangé et sans y trouver de vivres. Le maréchal Berthier, major général, écrivait: Dans la guerre d'invasion que fait l'Empereur, il n'y a pas de magasins, c'est aux généraux à se pourvoir des moyens de subsistance dans les pays qu'ils parcourent. Mais les généraux n'avaient ni le temps ni les moyens de se procurer régulièrement de quoi nourrir une si nombreuse armée. C'était donc autoriser le pillage, et les pays que nous parcourions l'éprouvèrent cruellement. Nous n'en avons pas moins bien souffert de la faim pendant la durée de cette campagne. À l'époque de nos plus grandes misères, une colonne de prisonniers traversa nos rangs; l'un d'eux portait un pain de munition, un soldat du régiment le prit de force; un autre lui en fit des reproches, et il s'établit une discussion entre eux pour savoir s'il était loyal d'ôter les vivres à un prisonnier; le premier alléguant le droit de la guerre, nos propres misères, le besoin de nous conserver; l'autre le droit de possession et l'humanité. La discussion fut longue et très-vive. Le premier, impatienté, finit par dire à l'autre: Ce qui arrivera de là, c'est que le ne t'en donnerai pas.—Je ne t'en demande pas, répondit celui-ci, je ne mange point de ce pain-là. Pour apprécier la beauté de cette réponse et la noblesse de ce sentiment, il faut penser que celui qui l'exprimait était lui-même accablé de fatigue et mourant de faim.

Un autre jour, un petit soldat de la compagnie, à qui j'avais rendu quelques services, me donna en cachette un morceau de pain de munition et la moitié d'un poulet, qu'il avait enveloppé dans une chemise sale. Je n'ai de ma vie fait un meilleur repas.

Le mauvais temps rendit nos souffrances plus cruelles encore. Il tombait une pluie froide, ou plutôt de la neige à demi fondue, dans laquelle nous enfoncions jusqu'à mi-jambes, et le vent empêchait d'allumer du feu. Le 16 octobre en particulier, jour où M. Philippe de Ségur porta au général Mack la première sommation, le temps fut si affreux que personne ne resta à son poste. On ne trouvait plus ni grand'garde ni factionnaire. L'artillerie même n'était pas gardée: chacun cherchait à s'abriter comme il le pouvait, et, à aucune autre époque, excepté la campagne de Russie, je n'ai autant souffert, ni vu l'armée dans un pareil désordre. J'eus occasion de remarquer alors combien il importe que les officiers d'infanterie soient à pied et s'exposent aux fatigues aussi bien qu'aux dangers. Un jour, un soldat murmurait; son capitaine lui dit: De quoi te plains-tu? tu es fatigué, je le suis aussi. Tu nos pas mangé, ni moi non plus. Tu as les jambes dans la neige, regarde-moi. Avec un pareil langage, il n'est rien qu'on ne puisse exiger des soldats, rien qu'on ne soit en droit d'attendre d'eux. C'est la célèbre réponse de Montézuma: Et moi! suis-je donc sur un lit de roses?

Toutes ces causes développèrent l'insubordination, l'indiscipline et le maraudage. Lorsque par un temps pareil des soldats allaient dans un village chercher des vivres, ils trouvaient tentant d'y rester. Aussi le nombre d'hommes isolés qui parcouraient le pays devint-il considérable. Les habitants en éprouvèrent des vexations de tous genres, et des officiers blessés qui voulaient rétablir l'ordre furent en butte aux menaces des maraudeurs. Tous ces détails sont inconnus de ceux qui lisent l'histoire de nos campagnes. On ne voit qu'une armée valeureuse, des soldats dévoués, rivalisant de gloire avec leurs officiers. On ignore au prix de quelles souffrances s'achètent souvent les plus éclatants succès. On ignore combien, dans une armée, les exemples d'égoïsme ou de lâcheté s'unissent aux traits de générosité et de courage.

La prompte reddition d'Ulm mit bientôt fin à tant de désordres. Les soldats isolés rentrèrent à leurs corps, et quelques-uns reçurent de leurs camarades une punition militaire. J'ai même vu dans l'occasion les capitaines donner quelques coups de canne. Il est certain qu'il y a des hommes dont on ne peut pas venir à bout autrement; mais il faut être sobre de ce moyen de correction, et surtout savoir à qui l'on s'adresse: car il y a tel soldat qui se révolterait à moins; il est vrai que ceux-là n'ont pas besoin de pareilles leçons.

Le 6e corps passa six jours à Ulm en vertu des capitulations. Ce séjour, bien long pour cette époque, nous reposa de nos fatigues, en nous préparant à celles qui devaient suivre.

CHAPITRE III.

CAMPAGNE DE 1805.