IIe PARTIE.
CONQUÊTE DU TYROL.—MARCHE SUR VIENNE.—PAIX DE PRESBOURG.—CANTONNEMENTS SUR LES BORDS DU LAC DE CONSTANCE EN 1806.
Après avoir détruit l'armée autrichienne, l'Empereur se hâta de marcher au-devant des Russes. Il voulait les prévenir à Vienne, que les Autrichiens ne pouvaient plus défendre, et leur livrer ensuite bataille. On sait avec quelle rapidité il exécuta ce plan, et combien la fortune seconda encore son génie. Vienne fut occupée, et, le 2 décembre, à Austerlitz, l'armée russe détruite comme l'armée autrichienne l'avait été à Ulm. Je n'ai point à raconter de brillants succès auxquels le 6e corps ne prit aucune part, mais on va voir qu'en d'autres lieux sa coopération ne fut pas inutile.
En effet, plus l'armée dans sa direction sur Vienne s'avançait entre les montagnes de la Styrie et le cours du Danube, plus il convenait d'assurer sa marche en couvrant ses flancs. Le maréchal Ney fut donc chargé de la conquête du Tyrol. Le 6e corps ne se composait plus que de deux divisions, la deuxième (général Loison), la troisième (général Malher), la division Dupont ayant reçu une autre destination; j'ignore même pourquoi la division Loison se trouvait alors réduite à sa seconde brigade (69e et 76e). En y ajoutant cent cinquante chevaux des 3e hussards et 10e chasseurs, ainsi que quelque artillerie, le tout ne s'élevait pas à neuf mille hommes. Il fallait la confiance qu'inspirait l'audace du maréchal Ney, pour lui confier cette opération avec d'aussi faibles moyens. Vingt-cinq mille Autrichiens occupaient le Tyrol, sans compter la milice; car, dans ce pays, la guerre était nationale, les habitants, dévoués à l'Autriche, craignant d'être donnés à la Bavière, ce qui eut lieu en effet. Ils étaient commandés par l'archiduc Jean, le général Jellachich et le prince de Rohan.
Pour pénétrer dans le Tyrol, on n'avait que le passage de Fuessen, celui de Scharnitz et celui de Kufstein. Le maréchal choisit Scharnitz, point intermédiaire entre les deux autres et que traverse la route directe d'Insbrück.
Nous partîmes d'Ulm le 26 octobre, et dès le premier jour de marche, je ne reconnus plus le régiment. La capitulation d'Ulm ayant mis à la disposition de l'armée un grand nombre de chevaux, on permit aux capitaines d'infanterie d'en prendre, et ce fut un malheur. Les chevaux ne marchant pas du même pas que les hommes, les capitaines se trouvaient à la tête ou à la queue du bataillon. Un capitaine ne doit jamais quitter ses soldats; plus les marches sont longues et fatigantes, plus sa présence est nécessaire. Il soutient leur courage par son exemple; il apprend à les connaître en écoutant leurs conversations. Un mot de lui peut prévenir une querelle; la gaieté augmente si le capitaine s'en amuse. Les lieutenants et sous-lieutenants, toujours à pied, remplaçaient les commandants de compagnie, mais avec moins d'autorité.
Le 4 novembre, nous étions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom est une demi-couronne taillée dans le roc, avec un large fossé appuyé à sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes pour pénétrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher à l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se réunir. Le 69e régiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La colonne, guidée par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque imprévue, le commandant se rendit avec trois cents hommes. Alors le général Loison envoya le 76e à Seefeld, pour tourner Scharnitz. En même temps, le 69e gravit les hauteurs presque inaccessibles du côté de Leutasch, malgré les balles et les pierres lancées par les chasseurs tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en enfonçant les baïonnettes dans les fentes des rochers, parvinrent au sommet où ils plantèrent l'aigle du régiment. À cette vue, la troisième division commença l'attaque de front; en peu d'instants le 25e léger, soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.
La seconde brigade (50e et 59e) restait en réserve. On prit dans Scharnitz mille huit cents hommes et seize pièces de canon. Le maréchal Ney se hâta d'arriver à Insbrück, où l'on trouva beaucoup de pièces d'artillerie, seize mille fusils et un grand approvisionnement de poudre. Par une heureuse circonstance, le 76e y reprit ses drapeaux qu'il avait autrefois perdus dans le pays des Grisons.
La veille de l'attaque de Scharnitz fut l'époque de la création des compagnies de voltigeurs. On en avait fait l'essai au camp de Montreuil, sous le commandement de M. Mazure, mon capitaine. À ce titre le commandement de la nouvelle compagnie lui appartenait dans le premier bataillon. On choisit les hommes les plus petits, les plus lestes, et le bataillon se trouva encadré entre deux compagnies d'élite, les grenadiers à droite, les voltigeurs à gauche. Dès les premiers instants on sentit l'avantage de cette création: aussi, tout le monde sait les services qu'ont rendus les voltigeurs, la réputation qu'ils ont acquise.
Je ne regrettai point le capitaine Mazure, dont j'avais à me plaindre et qui ne me comprenait point. Je dois dire que c'était un des meilleurs officiers du régiment. La vivacité de son caractère, son extrême activité faisaient oublier sa petite taille, son air chétif. L'étude et l'application suppléaient tant bien que mal à l'éducation qui lui manquait. Prétentieux, susceptible, jaloux des avantages qu'il n'avait pas, il ne voyait en moi qu'un jeune homme de Paris que la faveur de notre pauvre colonel avait fait nommer officier et pour lequel on devait se montrer sévère[9]. Je gagnai au change de toutes manières. M. Jacob, lieutenant, détaché depuis longtemps pour une mission, revint prendre le commandement de la compagnie. Fils d'un bourgeois de Paris, il avait fait lui-même son éducation et il portait toujours avec lui un recueil d'extraits de nos meilleurs auteurs, qu'il avait choisis avec intelligence et qu'il aimait à relire. Jacob, d'un caractère froid, sérieux, mais doux et bienveillant, me témoigna toujours une grande amitié. Son extérieur réservé cachait assez d'ambition; je le revis en 1813 très-content d'être devenu officier supérieur. Il fut tué peu après à Lutzen, à la tête du bataillon qu'il était bien digne de commander.