Les trois dernières compagnies du 1er bataillon, 6e, 7e et 8e, furent chargées de la garde des forts de Scharnitz et Leutasch. J'ai déjà dit que la 7e compagnie était la mienne. Le sous-lieutenant de la 6e Lonchamps, élevé au Prytanée, faisait partie du petit nombre d'officiers qui ne sortaient pas des rangs de l'armée (j'ai parlé de lui dans mon journal du camp de Montreuil, p. 41); son excessive paresse nuisait à son avancement, et dans un moment d'humeur il donna sa démission. Plus tard il voulut reprendre du service, et m'écrivit à ce sujet. L'Empereur, qui n'aimait pas les démissionnaires, refusa net. En 1813, à Dresde, Lonchamps s'estimait heureux d'un emploi dans les vivres. M. Isch, son ancien capitaine, alors lieutenant-colonel dans la garde impériale, l'engagea à venir me voir. Le pauvre garçon n'osa jamais se présenter chez son ancien camarade devenu général de brigade.
Chautard, sous-lieutenant de la 6e, pouvait passer pour un des meilleurs officiers du régiment. Sa belle figure, sa force et sa tournure militaire le faisaient remarquer, et chez lui les qualités morales répondaient aux avantages physiques. Il a passé dans la garde impériale, et la douleur que lui a causée la chute de l'Empereur l'a rendu fou. Je lui croyais la tête plus forte.
J'ai dit que ces trois compagnies gardèrent les deux forts que nous venions de conquérir. Les 6e et 8e à Scharnitz, la 7e à Leutasch.
Nous passâmes dix jours dans ce triste lieu, où je restai même seul à la fin avec vingt-cinq hommes. Jamais je ne me suis tant ennuyé; je n'avais pour société qu'un gardien qui pouvait à peine nous procurer de quoi vivre. Le moindre livre m'aurait paru un chef-d'œuvre; le premier ou la première venue, un homme aimable, une femme charmante. Ne sachant pas l'allemand, j'avais pour interprète un vieux sergent de la compagnie qui répondait à tout: ma foi oui, ma foi non. On l'eût pris pour le type de Pandore dans la chanson des Deux gendarmes. Toutefois j'aimais tant mon métier que je ne pouvais me trouver à plaindre, et j'écrivais à ma mère que, quelque ennui que j'éprouvasse, mieux valait commander un fort que danser une contredanse.
Le lendemain de notre arrivée au fort de Leutasch, une femme vêtue de deuil, et dont le mari, officier dans l'armée autrichienne, avait été tué dans l'attaque de la ville, vint nous demander la permission de rechercher son corps. Quelques renseignements indiquaient l'endroit où il avait été enterré. Nous lui rendîmes volontiers ce triste service, et les soldats aidèrent les paysans qu'elle avait amenés pour ce travail. Les morts étaient enterrés assez près les uns des autres et ce fut un spectacle cruel que de la voir chercher à distinguer parmi tous ces cadavres celui de son mari. Aussitôt qu'elle l'eut reconnu, elle l'embrassa, lui parla comme s'il pouvait l'entendre, et tomba évanouie en le tenant encore serré dans ses bras. Les soldats restèrent silencieux et vivement émus. Au bout d'un instant, l'un d'eux hasarda une plaisanterie sur cette tendresse si extraordinaire, et tous se mirent à rire, oubliant que l'instant d'auparavant ils étaient près de pleurer.
Je reprends le récit des opérations militaires.
Après la prise du fort de Scharnitz et l'occupation d'Insbrück, capitale du Tyrol, nous étions maîtres de la grande route de Trente, et l'ennemi se trouvait rejeté ou par sa gauche sur le Voralberg, ou par sa droite sur le Tyrol italien. L'archiduc Jean, sans attendre les autres corps, se hâta de suivre cette dernière direction. L'archiduc Charles, commandant l'armée d'Italie, commençait sa retraite sur la Hongrie par Laybach. L'archiduc Jean se joignit à lui. Le maréchal Ney manœuvra dans le Tyrol pour empêcher le général Jellachich et le prince de Rohan de prendre la même route et pour les rejeter par leur gauche dans le Voralberg, où ils allaient rencontrer le maréchal Augereau qui suivait les bords du lac de Constance. Le général Malher prit la grande route de Trente sur Brixen, et se porta ensuite sur Menan, dans la vallée de l'Adige. Le 50e régiment alla jusqu'à Landeck sur l'Inn. Le général Jellachich se retirait devant eux, et comme en ce moment le maréchal Augereau, avec le 7e corps, hâtait sa marche par Landau et Brégentz, Jellachich n'eut d'autre ressource que de se retirer dans le camp retranché de Feldkirck. Il y fut cerné par Augereau, et capitula le 16 novembre avec six cents hommes. Les troupes rentrèrent en Bohême avec promesse de ne point servir contre nous pendant un an. Au moment où la troisième division combattait avec succès le général Jellachich, la deuxième avait à son tour la mission de couper la retraite au prince de Rohan. Le général Loison, qui avait été rejoint par sa première brigade, devait porter six bataillons à Botzen, sur la route de Trente, lieu où se réunissent les grandes vallées de l'Adige, de l'Eisack, et par lequel l'ennemi devait nécessairement passer. J'ignore quelle méprise ou quelle négligence fut cause que Loison n'en envoya que deux. Le prince de Rohan, après une marche hardie autant que rapide, tomba, le 27 novembre, sur ces deux bataillons, les força de rétrograder, et s'ouvrit ainsi la route de l'Italie, en se dirigeant sur Venise.
Le maréchal Masséna, qui poursuivait l'archiduc Charles, avait laissé le général Saint-Cyr devant Venise. Celui-ci se porta au-devant du prince de Rohan, et après un combat très-vif, le fit prisonnier avec six mille hommes, sept drapeaux et douze pièces de canon. Enfin, la place de Kuffstein, qui ferme l'entrée du Tyrol à droite comme Feldkirck et Brégentz à gauche, se rendit sans combat au général bavarois Deroy. La garnison conserva ses armes et alla rejoindre l'armée autrichienne. Ainsi, en un court espace de temps, le Tyrol était conquis, les troupes qui l'occupaient faites prisonnières. La faute du général Loison troubla le bonheur que ce triomphe causait au maréchal Ney. Il ne pouvait lui pardonner d'avoir laissé échapper le prince de Rohan, et par ce moyen d'avoir procuré à d'autres l'honneur qui devait nous appartenir.
Quant à l'Empereur, sa joie fut sans mélange. Le succès était complet, et pourvu que ses ennemis fussent détruits, peu lui importait celui de ses généraux qui en avait le mérite. Un ordre du jour très-flatteur récompensa le 6e corps et son illustre chef.
Pour nous, soldats du 59e nous prîmes notre part d'une gloire qui nous avait peu coûté à acquérir: le régiment ne tira pas un coup de fusil. On a vu que nous étions en réserve à la prise de Scharnitz, nous restâmes de même en observation aux environs de Brixen pendant le reste de la campagne. Ma compagnie occupa Sterzingen du 21 novembre au 3 décembre; et sans parler de la gloire, nous aurions volontiers échangé un peu de fatigue contre tant d'ennui. Telle fut souvent la destinée du 59e. On le remarquera dans les campagnes suivantes. Il était par son rang de numéro le dernier de la dernière division; et quoi qu'on fasse pour égaliser entre les régiments les dangers comme les fatigues, ceux qui marchent habituellement les premiers se trouvent plus souvent en face de l'ennemi.