Après la conquête du Tyrol, si heureusement, si brillamment terminée, le 6e corps se rapprocha de la Grande Armée. Il prit la direction de Vienne, en passant par Insbrück, Sell, Saint-Jean, Lauffen, Rastadt, Klagenfurth et Judenbourg. Cette marche dura depuis le 4 décembre jusqu'à la fin de l'année. Par ce moyen, le 6e corps liait l'armée d'Allemagne à l'armée d'Italie, et quoique, dès les premiers jours, la nouvelle de la bataille d'Austerlitz fît juger que notre concours ne serait pas nécessaire, on n'en continua pas moins la marche, pour appuyer par des forces imposantes les négociations déjà entamées. Cette longue route n'aurait eu rien de remarquable pour moi sans un événement singulier arrivé le dernier jour de l'an.
Nous logions, avec la huitième compagnie, dans le petit village de Unsmarck. Le soir je jouais aux cartes avec les deux officiers de cette compagnie. Une discussion sur le jeu survint entre eux, je ne sais à quel propos; mais ce que je sais, c'est qu'à la troisième phrase ils en étaient à se dire les injures les plus grossières et à se jeter à la figure tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Il fallut me ranger, pour ne pas avoir moi-même un flambeau à la tête. M. Isch, leur capitaine, qui se chauffait tranquillement, accourut, et leur imposa silence. Le lendemain matin, comme de raison, il fut question de se battre; mais le capitaine leur défendit de sortir. Les compagnies se mirent en route, et le capitaine me témoigna sa surprise d'une pareille lubie, de la part d'officiers d'un caractère doux et vivant très-bien ensemble. Il ajouta qu'il y avait bien de quoi se battre, mais que lui ne permettrait pas à ces messieurs d'en parler en sa présence, son devoir comme supérieur étant de l'empêcher. Cet exemple aurait dû servir de leçon à des officiers d'un grade plus élevé que j'ai vus avec surprise, non-seulement permettre, mais autoriser, mais ordonner des duels. Il faut que l'autorité militaire soutienne la loi, et il est scandaleux de voir des généraux ordonner ce que le ministre de la guerre défend. On peut tolérer, fermer les yeux plus ou moins suivant les circonstances, sans jamais aller au delà. Au reste, ces messieurs ne se sont point battus; ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre, et je crois qu'ils ont fait sagement. Ils devaient être honteux d'un pareil accès de folie, et tous deux, également coupables, pouvaient également se pardonner.
Cette aventure m'en rappelle une autre du même genre, que j'aurais pu raconter plus tôt, mais qui trouve ici sa place. Quand j'étais caporal au camp de Montreuil, je fus témoin d'une querelle entre un sergent-major de grenadiers et son fourrier avec qui il vivait assez mal. Nous étions à boire avec le sergent-major de ma compagnie, et quand l'autre fut un peu gris, il se mit à dire à son fourrier les choses les plus désagréables en le menaçant d'une calotte, ce qui, dans la langue des soldats, veut dire un soufflet. L'autre l'en défia, et le sergent-major ne le manqua pas. Je suis convaincu qu'ils ne se battirent pas; car ni l'un ni l'autre n'eut une égratignure, et ils continuèrent à vivre mal ensemble. Or, dans les usages des soldats, un coup de sabre raccommode tout, et quelle qu'ait été l'irritation, on se retrouve bons amis. Rien n'est plus bizarre que les histoires de duel. On en voit pour des motifs frivoles, lorsque quelquefois les offenses les plus graves n'ont point de suite.
La paix fut signée à Presbourg le 26 décembre. L'Autriche donnait au royaume d'Italie, et par conséquent à Napoléon, les États de Venise, le Frioul, l'Istrie et la Dalmatie; à la Bavière, les Tyrols allemand et italien. Elle recevait comme dédommagement la principauté de Saltzbourg, donnée en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane, et que ce prince échangeait alors contre Wurtzbourg, que lui cédait la Bavière. L'Autriche payait quarante millions de contributions, au lieu de cent millions que l'on voulait d'abord exiger d'elle. Elle cédait deux mille canons et dix mille fusils contenus dans l'arsenal de Vienne. Ce traité de paix avait été précédé d'un traité d'alliance entre la France et la Prusse, traité qui, en ôtant à l'Autriche l'espoir d'être secourue de ce côté, l'avait forcée de souscrire à de si dures conditions.
Ainsi, au 1er septembre, nous quittions à peine les côtes de la Manche, l'Autriche et la Russie nous déclaraient la guerre; la Prusse, mal disposée, pouvait suivre leur exemple; les États d'Allemagne hésitaient encore, et à peine au bout de quatre mois, la Prusse s'alliait à nous, l'armée autrichienne tombait tout entière en notre pouvoir, l'Autriche s'estimait heureuse d'obtenir la paix en perdant quatre millions de sujets sur vingt-quatre, et quinze millions de florins de revenu sur cent trois. Enfin, ce qui était plus cruel encore, l'Autriche, par l'abandon de Venise et du Tyrol, perdait son influence en Suisse et en Italie; Bade, le Wurtemberg, la Bavière, devenus nos alliés, s'agrandissaient à ses dépens; la Russie, dont l'armée avait été détruite, se préparait à traiter elle-même. De pareils succès, obtenus en aussi peu de temps, tiennent du prodige, et l'histoire n'en offrait pas d'exemple.
La paix étant faite, nous nous arrêtâmes à Judenbourg, distant de Vienne d'environ trente-cinq lieues. Dès le 1er janvier 1806, nous rétrogradâmes pour occuper la principauté de Saltzbourg, qui d'après le traité devait appartenir à l'Autriche. Le 59e arriva à Saltzbourg le 16 janvier, en passant par Rotenmann, Ischl et Saint-Gillain; la division cantonna aux environs. Le 39e faisait partie de la garnison de la ville où se trouvait le maréchal Ney. Nous y restâmes six semaines, jusqu'au 27 février. M. Dalton vint à Saltzbourg prendre le commandement du régiment. Ce nouveau colonel n'avait servi que dans les états-majors; mais il annonçait de l'aptitude, du goût pour l'état militaire, de l'activité, du zèle; il devint bientôt un excellent colonel, et plus tard il se fit remarquer comme général par ses connaissances en manœuvres et son habileté à commander l'infanterie à la guerre. À part de ses qualités militaires, Dalton, bon, obligeant, d'une humeur facile, obtenait tout de son régiment. Dans l'état militaire, plus que partout ailleurs, la raison, la justesse d'esprit, l'égalité de caractère et la suite dans les idées sont les qualités les plus importantes. L'esprit est un avantage sans doute, mais pourvu que le caractère soit bon et que l'esprit lui-même ne soit pas trop dominé par l'imagination.
MM. Savary et Silbermann, nos chefs de bataillon nommés colonels, nous quittèrent à cette époque, et eurent pour successeurs MM. Rousselot et Beaussin, officiers de mérite, surtout le dernier. Le capitaine Renard arrivant du dépôt vint prendre le commandement de notre compagnie. C'était un petit noir, comme il se désignait lui-même, manquant également d'esprit et d'instruction, bon homme, quoique colère sans savoir pourquoi, quand le sang lui montait à la tête; il ne signait rien qu'avec répugnance, de crainte de se compromettre, parce que, disait-il, les paroles sont des femelles et les écrits des mâles.
Nous nous amusâmes beaucoup à Saltzbourg. Il y avait un bon opéra allemand et des bals par souscription. Ma nomination de juge au conseil de guerre me donna des occupations moins frivoles. Pourtant ces graves fonctions devenaient pour nous des parties de plaisir. La division occupant des cantonnements étendus, il fallait faire un voyage dans de fort beaux pays pour se rendre au lieu où siégeait le conseil. Là nous étions reçus, même fêtés par les officiers qui y logeaient, et, comme toujours, nourris et hébergés aux frais du pays.
Le 27 février, le 6e corps quitta Saltzbourg pour se rendre à Augsbourg. Le territoire autrichien se trouvait complètement évacué, et nous rentrions dans les États de la Confédération du Rhin, en nous rapprochant de la France. Nous arrivâmes à Augsbourg le 7 mars, en passant par Aibling et Landsberg. La route par Munich que nous laissions à droite aurait été plus courte, mais on voulait éviter le passage des troupes par la capitale du roi de Bavière notre allié. J'ignore quels arrangements l'Empereur avait pris avec les princes de la Confédération du Rhin; ce qu'il y a de certain, c'est que nous vivions là comme en pays ennemi, logés et nourris aux frais des habitants, usant et souvent abusant de leur bonne volonté. Le 89e régiment tint encore garnison à Augsbourg jusqu'au 24 mars. Nous partîmes le 25, et nous étions le 29 à Ravensbourg après avoir passé par Memmingen. Je crois qu'alors l'intention de l'Empereur était de ramener l'armée en France. On le disait du moins généralement, et le lendemain, nous devions partir pour Stokach. On assurait que nous passerions le Rhin à Neuf-Brisach pour tenir garnison dans les départements voisins de la rive gauche du fleuve. Quoi qu'il en soit, à peine étions-nous partis le 30 mars, qu'un nouvel ordre nous fit rentrer dans la ville et reprendre nos logements. Nous avions été reçus la veille à merveille dans cette petite ville, et jamais le régiment n'a été mieux traité nulle part. Mais quand les habitants virent que cette occupation qui ne devait durer qu'un jour allait se prolonger, ils se montrèrent un peu moins généreux; ce qui mécontenta tellement les soldats qu'il faillit y avoir une révolte.
L'état-major du régiment passa tout le mois d'avril à Ravensbourg, et les compagnies aux environs; la mienne occupait l'ancienne abbaye de Weissenau. Le 6e corps cantonna ainsi dans la Souabe méridionale pendant six mois, et jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, qui eut lieu à la fin de septembre. On s'étendit dans le pays pour ménager les habitants; et au bout de quelque temps les compagnies allaient loger dans les villages qui n'avaient point encore été occupés. L'état-major du régiment fut placé successivement à Mersbourg, Lindau, et enfin Uberlingen, sur les bords du lac de Constance. Le régiment, formant l'extrême gauche, occupait tous les bords du lac et les villages environnants. Les autres régiments s'étendaient dans la direction d'Ulm. Des cantonnements ainsi disséminés n'étaient pas favorables à l'instruction. La réunion des régiments, même des bataillons, devenait difficile. La brigade fut réunie une seule fois pour une revue. C'est alors que l'on eut la singulière idée de faire exécuter ensemble les différents mouvements de la charge à volonté, comme passer l'arme à gauche, bourrer, porter l'arme. Il est ridicule de faire à l'exercice ce qu'on ne pourrait pas faire à la guerre. Le nom même de charge à volonté indique qu'elle doit être exécutée librement et par chaque homme comme s'il était seul.