L'instruction se bornait donc à l'école de peloton, que chaque capitaine dirigeait à sa volonté, car les chefs de bataillon nous visitaient rarement. Ce n'est que le 1er juin que les cantonnements parurent décidément fixés. Ma compagnie fut placée à l'ancienne abbaye de Salmansweiler, où nous passâmes près de quatre mois, et c'est ici le lieu d'entrer dans quelques détails sur notre établissement, sur la vie que nous menions, sur nos rapports avec les habitants.

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L'abbaye de Salmansweiler est située à neuf lieues du lac de Constance. L'abbé, qui portait le titre de prélat, exerçait une petite souveraineté. On voit dans le cloître de l'abbaye les portraits des abbés avec une notice en latin sur leurs règnes. Le dernier s'appelait Constantin. C'était un prélat de mérite qui employa tous ses efforts à adoucir pour ses sujets les maux des guerres de la Révolution; et, par une hyperbole un peu forte, sa notice se termine par ces mots: Hic fuit Constantinus verè magnus. Son successeur, atteint par la sécularisation, habitait alors une ville du voisinage. L'abbaye et ses domaines appartenaient au grand-duc de Bade, et un bailli l'administrait en son nom. L'église était fort belle et l'établissement princier. On y trouvait une magnifique bibliothèque, un cabinet de physique, plusieurs corps de logis et un petit hameau pour les dépendances de l'abbaye. C'est dans ce lieu que j'ai passé quatre mois avec mon capitaine, et je dois faire connaître la famille avec laquelle j'ai vécu dans une douce intimité.

M. de Seyfried avait été chancelier des États de Souabe. Agé de plus de soixante ans à cette époque, il passait pour avoir été fort aimable, avant que la douleur de la mort de sa femme eût détruit sa gaieté sans altérer la douceur de son caractère. Ses deux fils vivaient avec lui ainsi que ses deux petites-filles, dont la mère était mariée à Ulm. Le bailli, son fils aîné, instruit et bien élevé, s'est fait remarquer depuis dans la chambre des députés de Bade. Il avait épousé sa nièce, l'aînée des deux sœurs dont j'ai parlé. M. de Seyfried le cadet, assez misanthrope, chagrin et morose, n'avait jamais voulu se marier par goût d'indépendance autant que par la mauvaise opinion qu'il avait des femmes. Il n'en connaissait pas une bonne, disait-il, et sa sévérité n'épargnait pas ses deux nièces. Catherine, la cadette, par une combinaison malheureuse, avait peu d'esprit et une grande exaltation. Ses parents contrarièrent un attachement qu'elle avait eu pour un jeune homme du pays. Le chagrin qu'elle en ressentit la rendait inégale, rêveuse, capricieuse, quoique toujours douce et bonne. Elle avait alors vingt ans, et j'ai appris depuis que sa raison s'était même altérée et qu'après quelques années de traitement elle avait fini par se marier en Bavière, où elle menait une vie triste et décolorée.

Nanette, sa sœur aînée, âgée de vingt-deux ans, avait épousé son oncle. Plus jolie et plus spirituelle que sa sœur, elle aurait pu être une femme du monde très-aimable; mais leur manière de vivre, leur manque absolu de toilette, l'isolement de toute cette famille, qui ne recevait personne et qui n'allait nulle part, tout cela déparait un peu les deux sœurs à mes yeux. Je leur ai souvent reproché tant de négligence. Les mœurs patriarcales du pays le voulaient ainsi. Le grand-père, blâmait la moindre recherche de toilette, disant qu'une femme mariée ne devait pas chercher à plaire.

Nous vivions avec eux en famille, dînant à midi et soupant le soir; les visites étaient rares et toujours en grande cérémonie. Si les chemins de fer s'établissent dans l'intérieur de la Souabe, ils en changeront bien les habitudes. Le vieux chancelier avait une fille mariée à quinze lieues de là sur les bords du lac de Constance. Elle venait voir son père deux fois par an et à époques fixes; le grand voyage se composait de trois semaines, le petit voyage de cinq jours: jamais moins, jamais plus. Les doctrines philosophiques avaient pénétré dans ce pays, et j'ai vu tel homme aller à l'église avec Voltaire pour livre de prières. Je ne puis comprendre cette conduite de la part d'un honnête homme, cette imprudence de la part d'un homme d'esprit, dont la femme avait besoin de bons conseils et de bons exemples. L'irréligion, blâmable en tous lieux, m'a toujours choqué en Allemagne plus qu'ailleurs. Elle s'accorde mal avec la simplicité de mœurs et la vie de famille qui distinguent encore ce pays.

Le long séjour de l'armée française en Souabe rompit la monotonie de leurs habitudes. Pour ménager les habitants, on avait fort étendu les cantonnements, chaque régiment occupant près de vingt-cinq lieues. Les officiers allaient se voir souvent et portaient dans les logements de leurs camarades des nouvelles de leurs hôtes. Ils se chargeaient de lettres, de commissions, de paquets, et ces voyages perpétuels entretenaient des relations entre les gens du pays. Ces rapports leur étaient agréables, et j'ai su qu'après notre départ l'isolement dans lequel ils étaient retombés leur avait semblé plus pénible qu'auparavant.

Mais le séjour prolongé de l'armée en Allemagne eut pour le pays des inconvénients de plus d'un genre. À la fin de mars, l'armée rentrait en France, lorsque l'attitude menaçante de la Prusse décida l'Empereur à la laisser en Allemagne. On vivait aux frais de ses hôtes et à peu près à discrétion. Il eût mieux valu donner aux soldats des rations, aux officiers des frais de table, et acquitter exactement la solde; ce que l'on ne faisait point. Par ce moyen, on eût pu réunir les troupes dans un plus petit espace, ce qui valait mieux pour la discipline et pour l'instruction. Au lieu de cela, les soldats mangeaient chez leurs hôtes, et l'on peut comprendre avec quelles exigences, quand on connaît le caractère des Français, leur avidité, leur gourmandise, qui n'exclut pas la friandise, leur goût pour le vin et le dédain qu'ils ont toujours témoigné aux étrangers. La dépense pour l'habillement n'était pas plus payée que la solde, afin que l'armée, en rentrant en France, trouvât des économies et des habillements neufs. En attendant, le soldat n'était pas vêtu, et l'on répondait aux réclamations des chefs de corps qu'ils devaient y pourvoir le mieux possible. Voici ce que nous fîmes à cet égard. Dans les commencements, l'habitant donnait au soldat par jour une petite bouteille de vin du pays. Les capitaines en demandèrent la valeur en argent, à la condition de faire savoir aux habitants qu'ils n'étaient plus tenus de donner de vin. L'argent fut employé à acheter des pantalons dont les soldats avaient grand besoin. Mais ils n'y perdirent rien. Quelques-uns assez tapageurs se faisaient craindre de leurs hôtes. D'autres en plus grand nombre, très-bons enfants, travaillaient aux champs, faisaient la moisson, dansaient avec les filles, et le paysan, le soir, leur donnait à boire. Nous avions donc à la fois l'argent et le vin. Les officiers trop éloignés des soldats ne pouvaient pas réprimer les abus; d'ailleurs, la plupart d'entre eux donnaient l'exemple de l'exigence et de l'indiscrétion. Quand on voulait sortir, on demandait une voiture et des chevaux que l'on ne payait jamais. On recevait des visites, on donnait à dîner à ses amis, toujours aux frais du pays. Pendant la durée des cantonnements, j'ai été faire un voyage à Constance et un autre à Schaffouse, sans autre dépense que des pourboires aux postillons. Si chacun de nous faisait l'historique de tout ce qui est à sa connaissance dans ce genre, on pourrait en remplir des volumes. Un officier d'un grade élevé voulut aussi aller à Schaffouse; il lui fallait quatre chevaux, que l'on relayait de distance en distance. Dans un de ces relais, où on le fit attendre, il envoya par punition vingt-cinq hommes de plus loger au village.

Un autre voulût donner un grand dîner le jour de la fête de l'Empereur. Il fit demander dans toutes les maisons du vin de Champagne et du vin de liqueurs. Il invita ensuite les autorités de la ville, auxquelles il offrait leur vin. Il porta lui-même la santé de l'Empereur: Puisse-t-il vivre longtemps, dit-il, pour la gloire de la France, le repos de l'Europe et la sûreté de nos alliés. L'ironie paraîtra forte, mais il le disait bonnement, trouvant cela tout simple.

Le général Marcognet commandait en ce moment notre brigade. J'ai parlé de son originalité; en voici un exemple. Le jour de la prise du fort de Scharnitz, que sa brigade attaquait de front, il ordonna à un tambour de rester près de lui en portant une tête de chou au haut d'une perche et de l'abattre s'il était tué. Il dit ensuite à haute voix au 25e léger, qui allait escalader le rempart: Tant que vous verrez la tête de chou, vous direz: Pierre Marcognet est là; si vous ne la voyez plus, le colonel prendra le commandement.