Je n'ai pas raconté plus tôt ces anecdotes, pour ne pas interrompre la narration de la courte campagne du Tyrol. Je reprends maintenant le récit de nos cantonnements en Souabe.

À part même des vexations pour la nourriture et pour le logement, les autorités locales étaient souvent traitées sans aucun égard. S'il survenait une discussion, le soldat avait toujours raison, l'habitant toujours tort. Un soldat de la 6e compagnie prétendit qu'on lui avait volé trente francs, et, sans examen, son capitaine exigea que cette somme lui fût rendue. Les femmes seules savaient adoucir tant de rudesse. Malheur aux habitants si le chef du cantonnement n'était pas amoureux! et le capitaine ne l'était pas.

En effet, on pense bien que la galanterie ne fut point oubliée, et qu'avec un si long séjour et une telle intimité elle devait même jouer un grand rôle. On peut dire que presque dans chaque logement il y avait quelque intrigue de ce genre; il en résulta des querelles de ménage, des scènes de jalousie. Quelques maris plus sages, plus heureux si l'on veut, ne voyaient ou ne voulaient rien voir. Ainsi l'on craignait à la fois et l'on désirait notre départ. On le craignait, parce que beaucoup d'entre nous se faisaient aimer, soit d'amour, soit d'amitié, soit quelquefois d'amitié et d'amour; on le craignait, parce que nous apportions dans ces intérieurs froids et solitaires un mouvement, une gaieté, une animation inconnue, et auxquels les femmes surtout paraissaient fort sensibles. On désirait notre départ, parce qu'au fait les habitants ne se sentaient plus maîtres chez eux, parce que nous avions émancipé les femmes, en exigeant des frères et des oncles une politesse et des égards dont ils n'avaient aucune habitude. On le désirait surtout, parce que le pays ne pouvait plus supporter une charge si lourde et si longtemps prolongée. Dans les premiers temps de notre séjour à Salmansweiler, quelques rapports donnèrent lieu de craindre un soulèvement. M. de Seyfried, le bailli, me rassura à cet égard; mais, au bout de trois mois, ce fut lui qui me témoigna de vives inquiétudes. Les paysans étaient poussés à bout; on ne pouvait les calmer qu'en les assurant que l'occupation touchait à son terme, et ce terme n'arrivait pas. L'époque des vendanges approchait, c'était la plus grande ressource du pays. Rien ne pourrait empêcher les soldats de manger le raisin, et qui oserait répondre alors de paysans réduits au désespoir?

L'Empereur n'ignorait pas cela, et il aurait peut-être pris un parti sans la déclaration de guerre de la Prusse, à laquelle il s'attendait, et qui arriva vers la fin de septembre. Nous le savions d'une manière vague, comme des gens qui ne lisent point les journaux, qui n'ont point de correspondances et qui quittent peu leurs cantonnements. L'ordre du départ arriva donc brusquement le 25 septembre pour le lendemain. Ce ne fut pas sans regret que je quittai une maison où j'avais vécu quatre mois comme dans ma famille. Nos hôtes eux-mêmes ne parurent sensibles qu'au chagrin de nous quitter. Le vieux chancelier m'embrassa comme un petit-fils, quand j'allai prendre congé de lui. Il s'enferma ensuite dans sa chambre, pour ne pas nous voir partir, ne voulant pas, disait-il, recommencer son sacrifice. C'était assurément bien de la bonté.

Je suis resté quelque temps en correspondance avec cette famille, particulièrement avec Mme de Seyfried. Elle est morte en 1810, à vingt-cinq ans, laissant une fille. Le chancelier l'avait précédée d'un an. Son mari, qui s'était remarié, est mort lui-même longtemps après.

En partant de Salmansweiler, la 7e compagnie se rendit au cantonnement de la 8e pour se réunir à elle. Là, je fus encore témoin d'adieux mêlés de larmes. Le capitaine avait adouci pendant tout ce temps-là la fierté de son caractère. Il ménagea le pays, et sa compagnie ne donna lieu à aucune plainte. Il logeait aussi chez une baillive, et les baillives étaient toutes-puissantes.

Le premier jour de marche, le régiment se trouva pour la première fois réuni. Les moments de halte furent employés à faire le récit de ce long temps passé dans les cantonnements. Chacun voulait raconter son histoire, ses relations dans le pays, la bienveillance ou la mauvaise grâce de ses hôtes, ses bonnes fortunes vraies ou fausses, et d'autant plus suspectes qu'on en parlait davantage. En dix jours de marche nous atteignîmes Nuremberg, le 6 octobre. Ce jour fut marqué par un grand changement dans ma position.

La mort du colonel Lacuée, en affligeant ma famille, lui avait inspiré de vives inquiétudes sur mon sort. D'abord on m'avait cru tué avec lui, le bruit s'était répandu que le régiment avait été écrasé; et l'ignorance naturelle aux femmes pour tout ce qui tient à l'état militaire faisait qu'on ne savait plus même comment m'adresser des lettres. Après que mes parents furent rassurés à ce sujet, ils se tourmentèrent de me voir sans protecteur. On fit des démarches auprès du maréchal Bernadotte et du général Nansouty, pour obtenir d'eux de me prendre pour aide de camp. Ils répondirent poliment, mais sans rien annoncer de positif. J'aurais regretté moi-même de quitter le régiment tout de suite après la mort du colonel, ne voulant pas qu'on crût que j'avais besoin d'appui dans un régiment où je servais depuis un an, et où j'étais généralement aimé. Mais on avait aussi parlé de moi au maréchal Ney, dont la réponse bienveillante parut plus positive. En effet, le 6 octobre, en arrivant à Nuremberg, mon colonel reçut l'ordre de m'envoyer à son quartier général pour faire auprès de lui le service d'aide de camp non commissionné, mais comptant toujours à mon régiment, ce que l'on nomme aujourd'hui officier d'ordonnance. Mon premier sentiment fut le regret de quitter un régiment que j'aimais, avec lequel je m'étais presque identifié, dont la gloire était devenue la mienne. Au moins, je restais au 6e corps, mon apprentissage d'aide de camp me serait plus facile dans une armée qui m'était connue, et je ne serais pas éloigné du régiment dont je continuais à porter l'uniforme. Restait une grave difficulté; je n'avais pas de chevaux, pas d'équipages, fort peu d'argent. M. Baptiste, ancien capitaine au 59e, alors chef de bataillon au 50e, qui dans la campagne précédente avait fait le même service auprès du maréchal, m'engagea à le rejoindre sur-le-champ. Le maréchal me saurait gré de mon empressement. Si je n'avais pas de chevaux, j'en trouverais. L'Empereur ne connaissait pas d'obstacle, il fallait que chacun l'imitât. Cette témérité était assez de mon goût. Je partis donc pour le quartier général, comme l'année précédente pour le camp de Montreuil, sans savoir ce qui m'attendait, sans aucune idée du service que j'allais faire, sans comprendre comment je me procurerais ce qui m'était nécessaire, mais, cette fois-là encore, bien décidé à braver les obstacles et à aller jusqu'au bout. Comme alors aussi, je n'eus point à m'en repentir.

CHAPITRE IV.

CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.—1806-1807.