1e PARTIE.

GUERRE AVEC LA PRUSSE.—JE SUIS NOMMÉ OFFICIER D'ORDONNANCE DU MARÉCHAL
NEY.—SON ÉTAT-MAJOR.—BATAILLE DE IÉNA.—PRISE DE MAGDEBOURG.—LE 6e
CORPS À BERLIN.

Rien ne se ressemble moins que le service d'un officier d'état-major et le service d'un officier de troupe. Chacun des deux sait ce que l'autre ignore, chacun ignore ce que l'autre sait. L'officier d'infanterie (je parle de mon arme) sait diriger les soldats dans les marches, dans les camps, dans les combats. Habitué à vivre au milieu d'eux, il leur parle la langue qui leur convient, il les soutient, les encourage, leur ménage le repos dont ils ont besoin; mais dans les grades inférieurs surtout, l'officier de troupe comprend peu les opérations militaires; son régiment marche sans qu'il sache pourquoi. Le moindre mot d'un général l'inquiète. Il ne sait pas qu'il y a tel ordre qui ne doit être exécuté qu'à moitié; il a peine à saisir le moment où l'officier livré à lui-même doit prendre sur lui d'agir.

L'officier d'état-major, au contraire, vivant avec les généraux, les connaît comme le commandant de compagnie connaît ses soldats; il voit l'ensemble des mouvements, il comprend la portée des ordres qu'il est chargé de transmettre; il apprend à atténuer la sévérité d'un reproche, à modifier un ordre quelquefois inexécutable; mais il ignore à son tour les détails intérieurs d'un corps, et la partie morale si importante surtout dans l'armée française. À ses yeux, un régiment est une machine que l'on fait mouvoir à son gré, en tout temps comme en tout lieu. Une opération militaire ne représente qu'une partie d'échecs; aussi, pour devenir un bon général, même un bon chef de corps, il faut avoir servi dans un régiment, et dans un état-major. J'aurais peine à dire lequel des deux m'a été le plus utile dans la suite de ma carrière. À l'époque dont je fais le récit, je pouvais regarder mon apprentissage d'officier de troupe comme terminé, après deux ans passés sans interruption dans le 59e régiment. C'était le moment d'apprendre le service d'état-major, et j'ai dû à la bienveillance de M. le maréchal Ney de commencer cette nouvelle école sous ses ordres et dans un moment aussi important.

J'ai eu d'abord, en arrivant au quartier général, une nouvelle espèce d'hommes à connaître. Les officiers d'état-major sont généralement supérieurs aux officiers de troupe. D'abord un officier qui a de l'éducation ou de la fortune cherche toujours à entrer à l'état-major. Le service y est plus agréable; les généraux sont disposés à traiter favorablement leurs aides de camp, à s'occuper de leur avancement. Ensuite, vivant familièrement avec des officiers d'un grade plus élevé, ils profitent de l'instruction que ces derniers ont acquise. Je vais faire connaître la composition actuelle du 6e corps, et spécialement des aides de camp du maréchal Ney, avec lesquels j'ai eu le plus de rapports.

MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.
GÉNÉRAL DUTAILLES, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.

+——————-+———————-+———————+————————————-+ |DIVISIONS | BRIGADES | RÉGIMENTS | OBSERVATIONS. | |et noms des | et noms des | | | |généraux | généraux | | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | 1re brigade. | 6e Léger, |Le général Maucune | | | Liger-Belair. | Colonel |commandait d'abord le | |1re Division | Maucune. | Laplane. |6e léger. | |d'infanterie.| +———————+ | | | | 39e de ligne.| | | +———————-+———————| | | | | 69e de ligne.| | |Marchand. | 2e brigade. +———————+ | | | Villatte. | 76e de ligne,| | | | Roguet. | Colonel | | | | | Lajonchère | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | |Le général Malher, en | | | 1re brigade. | 25e Léger |congé pendant les | | | +———————+cantonnements, ne revint | |2e Division. | Marcognet. | 27e de ligne.|plus. | | +———————-+———————+ | | | | | Le général Marcognet | | Malher. | | 50e de ligne,|commandait par interim. | | | | | | | | | Colonel |Le général Vandamme | | Vandamme. | | Lamartinière.|commanda pendant le siége| | | | |de Magdebourg seulement. | | | | |Son orgueil et la | | Gardanne. | | |violence de son caractère| | | 2e brigade. +———————+ne permettaient pas de le| | | | |laisser longtemps sous | | Bisson. | Labassée. | 59e de ligne,|les ordres du maréchal | | | | |Ney. | | | | Colonel | | | | | Dalton. |Le général Gardanne, | | | | |ancien officier de | | | | |l'armée d'Égypte, était | | | | |usé au physique comme au | | | | |moral et devenu tout à | | | | |fait incapable. Le | | | | |maréchal Ney le renvoya | | | | |d'autorité. Il alla se | | | | |plaindre à l'Empereur, | | | | |qui l'envoya se reposer à| | | | |Paris et ne reprocha pas | | | | |même au maréchal une | | | | |conduite aussi étrange. | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | 3e hussards, | | | | Brigade | Colonel |Depuis général de | | | de cavalerie. | Lebrun. |division et grand | | | +———————+chancelier de la Légion | | | Colbert. |10e chasseurs,|d'honneur. | | | | Colonel | | | | | Subervic. | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | | Note sur l'infanterie.| | | | | | | | Artillerie. | |Il y avait de plus | | | | |un bataillon de | | | | |grenadiers et un de | | | Génie. | |voltigeurs formés des | | | | |compagnies d'élite des | | | | |troisièmes bataillons des| | | | |régiments du corps | | | | |d'armée. | | | | | | | | | |Le tout s'élevait au plus| | | | |à 20,000 hommes. | +——————-+———————-+———————+————————————-+

On voit que la composition était la même qu'au camp de Montreuil[10]: seulement, la première division (général Dupont), en avait été retirée, et le 6e corps réduit à deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie.

Le long séjour au camp de Montreuil avait établi des rapports de confiance entre les régiments. Plusieurs officiers s'étaient liés d'amitié, on jugeait le mérite des généraux et des officiers d'état-major avec cette sagacité qui distingue le militaire français. La campagne d'Autriche avait redoublé les liens qui unissaient cette grande famille. Après avoir vécu longtemps ensemble dans les baraques du camp de Montreuil, nous venions de faire la campagne la plus brillante, nous en avions partagé la gloire, les fatigues, les dangers, nous nous étions mutuellement appréciés sur le champ de bataille. Il faut dire que cette appréciation n'avait pas été également favorable à tous nos chefs. Nous comptions d'excellents colonels, entre autres Maucune, du 6e léger; Lamartinière, du 50e; Dalton, du 59e; mais il y avait des généraux bien faibles. Ils n'en étaient ni moins aimés, ni moins estimés, et, par une espèce de convention tacite, les colonels dirigeaient la brigade, et le général lui-même suivait cette direction sans s'en rendre compte. Je regarde cette confiance mutuelle, cette union entre les régiments, entre les officiers de tous grades, comme une des grandes causes de nos succès.