CHAPITRE III.

RETRAITE DE VIASMA À SMOLENSK.

LE 3e CORPS CHARGÉ DE L'ARRIÈRE-GARDE.—DÉPART DE VIASMA.—MARCHE
JUSQU'A DOROGOBUJE.—AFFAIRE DE DOROGOBUJE.—AFFAIRE DE
SLOBNÉVO.—RIGUEUR DU FROID. ARRIVÉE À SMOLENSK.—OPÉRATIONS DES AUTRES
CORPS.

Jusqu'à ce moment, le 3e corps, éloigné de l'arrière-garde, et à peine harcelé par les troupes légères de l'ennemi, n'avait eu à combattre que la fatigue et la faim; maintenant on va le voir soutenir seul les efforts de l'armée russe, en luttant à la fois contre tous les genres de mort, et l'on pourra juger si jamais la patience et le courage avaient été mis à de pareilles épreuves.

Dans la journée du 4 novembre, le 3e corps sortit de Viasma pour prendre position le long d'une forêt qui borde la rivière de ce nom et que traverse la route de Smolensk. L'heureux choix de cette position et la bonne contenance des troupes empêchèrent l'ennemi de passer la Viasma; il dirigea ses attaques toute la journée sur notre droite, par la route de Médyn; le général Beurmann, détaché de ce côté, s'y maintint jusqu'au soir: deux compagnies de mon régiment participèrent à l'honneur de cette belle défense. Cependant les 4e et 1er corps traversaient nos rangs dans le plus grand désordre; j'étais loin de croire qu'ils eussent autant souffert, et que leur désorganisation fût aussi avancée. La garde royale italienne presque seule marchait encore en bon ordre; le reste paraissait découragé et accablé de fatigue. Une immense quantité d'hommes isolée marchaient à la débandade, et la plupart sans armes; beaucoup d'entre eux passèrent la nuit au milieu de nous, dans la forêt de Viasma. Je m'efforçai de leur persuader de partir sans attendre l'arrière-garde. Il était important pour eux de gagner quelques heures de marche; et d'ailleurs nous ne pouvions pas souffrir, qu'ils se mêlassent dans nos rangs pour gêner nos mouvements. Ainsi leur propre intérêt se trouvait d'accord avec le bien du service; mais la fatigue ou la paresse les rendaient sourds à nos conseils. Le jour paraissait à peine, quand le 3e corps prit les armes et se mit en marche. En ce moment, tous les soldats isolés quittèrent leurs bivouacs, et vinrent se joindre à nous. Ceux d'entre eux qui étaient malades ou blessés restaient auprès du feu en nous conjurant de ne les point abandonner à l'ennemi. Nous n'avions aucun moyen de transport, et il fallait faire semblant de ne pas entendre les plaintes que nous ne pouvions soulager. Quant à cette troupe de misérables qui avaient abandonné leurs drapeaux, quoiqu'ils fussent encore en état de combattre, j'ordonnai qu'on les repoussât à coups de crosse et je les prévins que, si l'ennemi nous attaquait, je ferais tirer sur eux au moindre embarras qu'ils causeraient.

La 1re division marcha en tête, la 2e à l'arrière-garde, chaque division formée la gauche en tête. Ainsi mon régiment faisait l'extrême arrière-garde. Des pelotons de cavalerie et d'infanterie couvraient nos flancs; au sortir de la forêt une vaste plaine leur permit de s'étendre et de marcher à notre hauteur; les officiers et les généraux, tous présents à leur poste, dirigeaient les mouvements. L'ennemi, qui nous avait suivis toute la journée sans rien entreprendre, essaya le soir d'attaquer l'arrière-garde au défilé de Semlévo; mon régiment contint seul l'avant-garde russe, soutenue de deux pièces de canon, et donna ainsi le temps aux autres corps de passer le défilé; nous le passâmes à notre tour en laissant en présence de l'ennemi deux compagnies de voltigeurs, qui ne rentrèrent qu'au milieu de la nuit, et le 3e corps bivouaqua sur les hauteurs opposées. À peine commencions-nous à prendre quelque repos, que les Russes lancèrent des obus sur nos bivouacs; l'un d'eux atteignit un arbre au pied duquel je dormais. Personne ne fut blessé, et il y eut à peine un instant de désordre dans quelques compagnies du 18e. J'ai toujours remarqué que les coups tirés la nuit font peu de mal; mais ils frappent l'imagination en donnant aux soldats l'idée d'une prodigieuse activité de la part de l'ennemi.

La marche du lendemain fut à peine interrompue par la tentative inutile que firent les Cosaques contre nos équipages; au bout de trois lieues, le 3e corps prit position près de Postnïa-Dwor. L'Empereur voulait marcher lentement pour conserver les bagages; en vain le maréchal Ney lui écrivait-il qu'il n'y avait pas de temps à perdre, que l'ennemi serrait de près l'arrière-garde, que l'armée russe marchait sur nos flancs à grandes journées, et qu'on devait craindre qu'elle ne nous prévînt à Smolensk ou à Orcha. Au reste, cette journée nous reposa des fatigues de la veille; nous campâmes sur la lisière d'un bois qui fournissait abondamment nos bivouacs. Le temps était beau et assez doux pour la saison, et nous espérions arriver heureusement à Smolensk, qui devait être le terme de nos fatigues. Pendant la marche du lendemain, le temps changea tout à coup et devint très-froid[33]. Il était tard quand nous arrivâmes à Dorogobuje. La 1re division fut placée sur les hauteurs de la ville; la 2e s'arrêta à un quart de lieue pour en défendre les approches. La nuit fut la plus froide que nous eussions encore éprouvée; la neige tombait en abondance, et la violence du vent empêchait d'allumer du feu; d'ailleurs, les bruyères sur lesquelles nous étions campés nous offraient peu de ressources pour nos bivouacs.

Cependant le maréchal Ney forma le projet d'arrêter l'ennemi devant Dorogobuje pendant toute la journée suivante. Nous étions encore à vingt et une lieues de Smolensk, et à moitié chemin de cette ville il fallait passer le Dniéper; il importait donc d'éviter l'encombrement sur ce point, et de donner à l'armée que nous protégions le temps d'emmener son artillerie et ses bagages.

Le 8, à la pointe du jour, le 4e et le 18e régiment, sous les ordres du général Joubert, quittèrent leurs bivouacs pour venir prendre position à Dorogobuje; les Cosaques, à la faveur d'un épais brouillard, nous harcelèrent jusqu'à notre entrée dans la ville.

Dorogobuje, placé sur une hauteur, est appuyé au Dniéper. La 2e division, chargée de le défendre, fut établie ainsi qu'il suit: deux pièces de canon en batterie à l'entrée de la rue basse, soutenues par un poste du 4e régiment; à gauche, une compagnie du 18e sur le pont du Dniéper; à droite sur la hauteur, en avant d'une église, 100 hommes du 4e, commandés par un chef de bataillon; le reste de la division dans la cour du château, sur la même hauteur; la 1re division, en réserve derrière la ville. Bientôt l'infanterie ennemie arriva et commença l'attaque; le pont du Dniéper fut pris, le poste de l'église repoussé. Le général Razout, renfermé dans la cour du château avec le reste de la division et livré à son indécision ordinaire, allait être cerné quand il nous donna enfin l'ordre de marcher. Il n'y avait pas un moment à perdre; j'enlevai mon régiment au pas de charge, et nous nous précipitâmes sur les ennemis qui occupaient les hauteurs de la ville. L'affaire fut très-vive; la nature du terrain, la neige, dans laquelle nous enfoncions jusqu'aux genoux, forçaient tout le régiment de se disperser en tirailleurs et de combattre corps à corps. Les progrès des Russes furent arrêtés; mais bientôt l'ennemi pénétra de nouveau dans la ville basse, et le général Razout, craignant d'être coupé, ordonna la retraite. Je me repliai lentement, en reformant les pelotons et en tenant toujours tête à l'ennemi; le 18e, qui avait secondé nos efforts, suivit ce mouvement. Les deux régiments, laissant l'ennemi maître de la ville, vinrent se reformer derrière la 1re division.