Le maréchal Ney, mécontent du mauvais succès de son plan, s'en prit au général Razout, au général Joubert, à tout le monde; il prétendit que l'ennemi n'était pas en forces suffisantes pour nous avoir ainsi chassés de Dorogobuje, et me demanda combien j'en avais vus; je me permis de répondre que nous étions trop près d'eux pour pouvoir les compter. Avant de se décider à partir, il ordonna encore au général d'Hénin de rentrer avec le 93e dans la ville basse pour reprendre quelques caissons. À peine ce régiment se fut-il mis en mouvement, que l'artillerie russe porta le désordre dans ses rangs et le fit rétrograder. Le maréchal Ney, forcé de renoncer à toute autre tentative, reprit la route de Smolensk.

Cependant les privations auxquelles nous étions condamnés depuis le commencement de la retraite devenaient plus rigoureuses; le peu de vivres que nous avions achevait de s'épuiser; les chevaux qui les traînaient mouraient de faim et de fatigue, et étaient eux-mêmes dévorés par les soldats. Depuis que nous étions à l'arrière-garde, tous les hommes qui s'écartaient de la route pour chercher des vivres tombaient entre les mains de l'ennemi, dont la poursuite devenait de plus en plus active. La rigueur du froid vint augmenter nos embarras et nos souffrances; beaucoup de soldats, épuisés de fatigue, jetaient leurs armes et quittaient leurs rangs pour marcher isolément. Ils s'arrêtaient partout où ils trouvaient un morceau de bois à brûler pour faire cuire un quartier de cheval ou un peu de farine, si toutefois leurs camarades ne venaient pas leur enlever cette dernière ressource; car nos soldats, mourants de faim, s'emparaient de force des vivres de tous les hommes isolés qu'ils rencontraient, heureux encore s'ils ne leur arrachaient pas leurs vêtements. Après avoir ravagé tout le pays, nous étions réduits à nous entre-détruire, et cette extrémité était devenue nécessaire. Il fallait à tout prix conserver les soldats fidèles à leur drapeau et qui soutenaient seuls à l'arrière-garde l'effort de l'ennemi; les soldats isolés, n'appartenant plus à aucun régiment et ne pouvant plus rendre aucun service, n'avaient droit à aucune pitié. Aussi la route que nous parcourions ressemblait-elle à un champ de bataille. Ceux qui avaient résisté au froid et à la fatigue succombaient au tourment de la faim; ceux qui avaient conservé quelques provisions se trouvaient trop faibles pour suivre la marche et restaient au pouvoir de l'ennemi. Les uns avaient eu les membres gelés et mouraient étendus sur la neige, d'autres s'endormaient dans les villages et étaient consumés par les flammes que leurs compagnons avaient allumées. Je vis à Dorogobuje un soldat de mon régiment en qui le besoin avait produit les effets de l'ivresse; il était auprès de nous sans nous reconnaître, il nous demandait son régiment, il nommait des soldats de sa compagnie, et leur parlait comme à des étrangers; sa démarche était chancelante, son regard égaré. Il disparut au commencement de l'affaire, et je ne le revis plus. Quelques cantinières ou femmes de soldats appartenant aux régiments qui nous précédaient se trouvaient au milieu de nous. Plusieurs de ces malheureuses traînaient avec elles des enfants; et, malgré l'égoïsme, si commun alors, chacun s'empressait de les secourir. Le tambour-major porta longtemps un enfant sur les bras. Les officiers qui avaient conservé un cheval le partageaient avec ces pauvres gens. Je fis conduire aussi pendant quelques jours une femme et son enfant sur une charrette que j'avais encore; mais qu'était-ce que de si faibles secours contre tant de souffrances, et comment pouvions-nous adoucir des maux que nous partagions nous-mêmes?

De Dorogobuje nous arrivâmes en deux jours à Slobpnévo, sur les bords du Dniéper. Le chemin était tellement glissant, que les chevaux mal ferrés pouvaient à peine se soutenir. La nuit nous bivouaquions dans les bois au milieu de la neige. Chaque régiment faisait à son tour l'extrême arrière-garde, que l'ennemi suivait et harcelait sans cesse. L'armée continuait à marcher si lentement, que nous allions atteindre le 1er corps, qui nous précédait immédiatement. L'encombrement sur le pont du Dniéper à Slobpnévo avait été extrême; la route à un quart de lieue en avant était encore couverte de voitures et de caissons abandonnés. Le 10 au matin, avant de passer le fleuve, on s'occupa de débarrasser le pont et de brûler toutes ces voitures. On y trouva quelques bouteilles de rhum qui furent d'un grand secours. J'étais d'arrière-garde, et mon régiment défendit toute la journée la route qui mène au pont. Le bois que traverse cette route était rempli de blessés qu'il fallait abandonner, et que les Cosaques massacraient presque au milieu de nous. M. Rouchat, sous-lieutenant, s'étant approché imprudemment d'un caisson que l'on faisait sauter, fut mis en pièces par l'explosion. Vers le soir les troupes passèrent le Dniéper; on détruisit le pont.

Il devenait important d'arrêter l'ennemi au passage du fleuve, nous n'étions plus qu'à onze lieues de Smolensk. Il fallait laisser aux troupes qui nous précédaient le temps d'arriver dans cette ville et de se remettre en état de défense. L'Empereur n'attendait même le 3e corps à Smolensk que dans quatre ou cinq jours, tant il avait peu l'idée de la situation de l'armée et principalement de l'arrière-garde.

Le maréchal Ney fit ses dispositions pour défendre le passage. Le 4e régiment fut placé sur le bord de la rivière, le 18e en seconde ligne. Le maréchal établit son quartier général à la gauche du 4e, dans un blockhaus construit pour protéger le pont et fort bien palissadé. Il plaça le général d'Hénin avec le 93e au village de Pnévo, à un quart de lieue sur la gauche, et la 1re division le long du Dniéper, à l'extrême droite. Le soir il se promena longtemps devant le front de mon régiment avec le général Joubert et moi. Il nous fit observer les malheureuses suites de la journée de Dorogobuje. L'ennemi gagnait un jour de marche, il précipitait notre retraite, il nous forçait d'abandonner nos caissons, nos bagages, nos blessés; tous ces malheurs pouvaient s'éviter si l'on eût défendu Dorogobuje pendant vingt-quatre heures. Le général Joubert parla de la faiblesse des troupes, de leur découragement. Le maréchal reprit vivement qu'il ne s'agissait que de se faire tuer, et qu'une mort glorieuse était trop belle pour qu'on en dût fuir l'occasion. Quant à moi je me contentai de répondre que je n'avais quitté les hauteurs de Dorogobuje qu'après en avoir reçu deux fois l'ordre.

Le 11 au matin, l'infanterie ennemie s'approcha de la rive opposée et engagea le combat avec le 4e régiment. L'attaque fut si vive et si imprévue, que les balles tombaient au milieu de nos bivouacs avant que les soldats eussent eu le temps de prendre les armes. Les voltigeurs se portèrent sur le bord de la rivière pour répondre au feu de l'ennemi; mais la nature du terrain, couvert de broussailles du côté opposé et entièrement découvert du nôtre, rendait le combat trop inégal. Le second bataillon entra dans le blockhaus, le premier s'appuya à un bouquet de bois qui le mettait à l'abri; la fusillade continua entre l'infanterie russe et le bataillon placé dans le blockhaus. Le maréchal y passa toute la journée; il dirigea le feu des soldats et tira lui-même quelques coups de fusil; je m'y établis aussi, croyant de mon devoir de commander directement la portion de mon régiment la plus exposée. Vers le soir, les Russes passèrent le Dniéper auprès du village qu'occupait le 93e, et manœuvrèrent pour l'envelopper. Le général d'Hénin quitta sa position et revint auprès du blockhaus, ce qui lui valut une forte réprimande du maréchal Ney. C'était bien de la sévérité. À la guerre un officier détaché doit savoir prendre un parti sans attendre des ordres qui souvent ne lui parviennent pas. On l'accuse de faiblesse s'il se retire; on l'accuserait de témérité s'il compromettait les troupes qui lui sont confiées. Supporter l'injustice est un des devoirs de l'état militaire, et assurément un des plus pénibles. Au reste, le souvenir que le général d'Hénin conserva de cette réprimande faillit un jour nous être bien funeste, ainsi que je le dirai plus tard.

Le lendemain 12, à cinq heures du matin, le 3e corps se remit en marche. Je continuai de défendre le blockhaus jusqu'à sept heures, et je rejoignis ensuite la colonne après y avoir mis le feu, selon l'ordre exprès que j'en reçus. La rage de tout brûler s'étendit jusqu'à cette palissade et nous porta malheur; car l'ennemi, à qui l'incendie fit connaître notre départ, lança des obus qui atteignirent quelques hommes.

Il restait encore deux jours de marche pour arriver à Smolensk; ces deux jours furent pour le moins aussi pénibles que les précédents. Les Cosaques ne cessèrent de nous harceler, et tentèrent même inutilement une attaque sérieuse contre le 18e régiment. Le 13, il fallut faire sept lieues sur le verglas et par le froid le plus rigoureux; la violence du vent était telle, que dans les haltes on ne pouvait rester en place; le repos n'était qu'une fatigue de plus. Nous arrivâmes enfin le soir à une demi-lieue de Smolensk, où nous prîmes position derrière les ravins qui en défendent les approches. La nuit mit le comble à nos souffrances, et termina dignement cette cruelle retraite. Plusieurs soldats moururent de froid au bivouac, d'autres eurent les membres gelés. Au point du jour, nous découvrîmes avec joie les tours de Smolensk, que nous regardions depuis longtemps comme le terme de nos misères, puisque l'armée devait s'y reposer et y trouver en abondance des vivres dont elle était privée depuis si longtemps.

Il s'en fallait bien pourtant que ces espérances dussent être réalisées; de tous côtés la fortune semblait favoriser les Russes. Sur la Dwina, le général Wittgenstein, après avoir enlevé Polotzk le 18 octobre, cherchait à rejeter les 2e et 6e corps sur la grande route de Smolensk. Le 9e partait de cette dernière ville pour leur porter secours. À l'autre extrémité du théâtre de la guerre, la paix conclue avec la Turquie avait permis à l'amiral Tchitchagoff, commandant l'armée de Moldavie, de se réunir au corps de Tormasow. Les Autrichiens s'étaient retirés derrière le Bug, et l'amiral s'avançait à grandes journées pour s'emparer de Minsk, où nous avions d'immenses magasins, et pour nous prévenir au passage de la Bérézina.

Pendant ce temps la grande armée russe manœuvrait toujours sur nos flancs, interceptait les communications, enlevait les corps détachés, et ne nous permettait plus de nous écarter de la route. Sur la gauche, la brigade du général Augereau, cernée aux environs d'Elnia, avait mis bas les armes. Sur la droite, le 4e corps, qui de Dorogobuje marchait sur Witepsk, venait d'éprouver les plus grands désastres par le froid, la difficulté des chemins et la poursuite de l'ennemi. Son artillerie presque entière avait été détruite au passage du Wop, et ce corps d'armée revenait en toute hâte à Smolensk, où il arriva le même jour que le 3e. Il devenait impossible de s'arrêter à Smolensk; il fallait se hâter de prévenir l'ennemi sur la Bérézina, en se réunissant aux 2e et 3e corps. L'ordre fut donné de continuer la marche, malgré la rigueur de la saison, malgré la déplorable situation des troupes. Le 3e corps, fidèle à remplir sa noble tâche, resta chargé de l'arrière-garde, et nous nous préparâmes à opposer de nouvelles forces à de nouvelles fatigues, et un nouveau courage à de nouveaux dangers[34].