CHAPITRE IV.
SÉJOUR À SMOLENSK ET RETRAITE JUSQU'À KRASNOI.
DÉPART DE L'ARMÉE.—CONDUITE DU MARÉCHAL NEY À SMOLENSK.—AFFAIRE DU 4e
RÉGIMENT DANS LE FAUBOURG DE LA RIVE DROITE.—DÉVASTATION DE LA
VILLE.—DÉPART DU 3e CORPS.—AFFAIRES DE KRASNOI AVEC LES 1er ET 4e
CORPS ET LA GARDE IMPÉRIALE.—LE 3e CORPS SÉPARÉ DU RESTE DE
L'ARMÉE.—ARRIVÉE DE CE CORPS À KRASNOI DEVANT L'ENNEMI.
Smolensk était, ainsi que Minsk, un des grands dépôts de l'armée; on comptait, pour pourvoir aux premiers besoins, sur les magasins qu'on y avait rassemblés, et en effet ils auraient bien dû suffire: mais lorsque la désorganisation s'est mise dans une armée aussi nombreuse, il devient impossible d'en arrêter les progrès. Les administrations, les employés de toute espèce qui sont chargés de maintenir la régularité du service, ne sont plus alors que des éléments de désordre, et le mal s'augmente de tous les efforts que l'on fait pour l'arrêter. Le passage de l'armée à Smolensk en offrit un triste exemple. Depuis la prise de cette ville, le général Charpentier, gouverneur, et M. de Villeblanche, intendant de la province, n'avaient rien négligé pour rendre quelque confiance aux habitants. Grâce à leurs soins, secondés par la bonne discipline du 9e corps, on commençait à rétablir les maisons et l'on faisait venir de tous côtés des vivres que l'on mettait en magasin, quand nos soldats arrivant en foule se précipitèrent aux portes, croyant trouver à Smolensk le repos et l'abondance. Napoléon, qui craignait le tumulte qu'allaient occasionner tous ces soldats isolés et les régiments presque aussi indisciplinés qu'eux, s'était hâté d'arriver avec la garde impériale. Il défendit de laisser entrer personne, et ordonna aux régiments de se reformer dans les faubourgs. La garde reçut abondamment des distributions de toute espèce, et quand on voulut songer aux autres troupes, le désordre de l'administration, qui était égal à celui de l'armée, empêcha de rien faire d'utile. Les abus de tous genres s'exercèrent impunément, les magasins furent forcés et livrés au pillage, et comme il arrive toujours, on détruisit en vingt-quatre heures les ressources de plusieurs mois; on pilla et l'on mourut de faim.
Le 3e corps, arrivant le dernier sous les murs de Smolensk et tout occupé encore à en défendre les approches, fut oublié par ceux qu'il avait protégés. Pendant que nous tenions tête à l'ennemi, les autres corps d'armée achevaient de piller les magasins. Lorsque j'entrai à mon tour dans la ville, je n'y pus rien trouver ni pour mon régiment ni pour moi. Il fallut donc se résoudre à continuer notre retraite sans avoir reçu aucun secours. On ajouta seulement au 3e corps le 129e régiment et un régiment d'Illyriens, qui furent partagés entre les deux divisions. Ce renfort était bien nécessaire; car, depuis Moscou, les 11,000 hommes du 3e corps étaient réduits à moins de 3,000. La division wurtembergeoise ainsi que la cavalerie n'existaient plus; l'artillerie conservait à peine quelques canons; et c'était avec d'aussi faibles moyens qu'il fallait tenir tête à l'avant-garde russe. Déjà l'armée prenait la route d'Orcha, et le maréchal Ney, resté seul, se disposait à défendre la ville le plus longtemps possible pour retarder la poursuite de l'ennemi.
J'ai parlé de Smolensk au commencement de ce récit; j'ai dit que cette ville était située sur la rive gauche du Dniéper, et qu'un faubourg seul s'élevait en amphithéâtre sur la rive droite. Les routes de Pétersbourg et de Moscou traversent ce faubourg. Il était, à l'époque où nous sommes, presque entièrement brûlé. Un pont jeté sur le Dniéper conduisait dans la ville, et une forte tête de pont construite sur la rive droite en défendait le passage.
Le 14 au matin, le 3e corps quitta les approches de Smolensk, et fut placé de la manière suivante: la 2e division dans le faubourg de la rive droite; la 1re, en réserve, dans la tête de pont; le 4e régiment gardait la barrière de Moscou, et le régiment d'Illyrie celle de Pétersbourg; on occupa le petit nombre de maisons que l'incendie avait épargnées. Le froid était si violent que, la nuit suivante, les soldats placés aux postes avancés menacèrent de les quitter et de rentrer dans les maisons. J'envoyai de bons officiers pour les rappeler à leurs devoirs, bien décidé moi-même à les suivre si ma présence était nécessaire, et à m'établir au bivouac avec tous les officiers de mon régiment. Il y allait de notre honneur, puisque la défense de l'entrée du faubourg était confiée à mon régiment, et qu'une surprise aurait compromis la division tout entière. L'ordre fut bientôt rétabli. Les soldats ne pouvaient être insensibles à la voix de l'honneur, et ceux à qui la souffrance arracha quelques murmures indignes de leur courage les expièrent bientôt par une mort glorieuse.
Le lendemain 15 fut le jour d'une affaire où mon régiment se trouva seul engagé. La 2e division reçut dans la matinée l'ordre d'abandonner le faubourg de la rive droite, de traverser la ville et de s'établir sur la route de Wilna, laissant ainsi la 1re division en première ligne pour défendre la tête de pont. Le 4e régiment, qui occupait l'entrée du faubourg, se trouvait le plus éloigné du lieu de rassemblement; le rappel des postes demanda du temps, et le général Razout, pressé d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu, se mit en marche sans vouloir m'attendre. Je partis le plus tôt possible pour rejoindre la division, lorsque l'ennemi, trouvant les postes extérieurs évacués, pénétra dans le faubourg; les soldats isolés qu'il poursuivait vinrent se réfugier dans nos rangs. Je pressai la marche, et quand nous eûmes gagné la tête de pont, j'en trouvai le passage tellement obstrué par les voitures qui s'y précipitaient, qu'il était impossible d'y faire passer un seul homme. Il fallut donc attendre; mais l'embarras croissait à chaque instant. Les Russes établirent deux pièces de canon sur les hauteurs et commencèrent à tirer sur les voitures et sur mon régiment. Alors le désordre fut porté au comble; les conducteurs abandonnèrent les voitures fracassées par les boulets; l'infanterie russe et les Cosaques s'avançaient. Cette situation devenait très-critique; il fallait à tout prix repousser une attaque qui pouvait rendre l'ennemi maître de la tête de pont; mais, me trouvant seul dans le faubourg, je n'osais engager une affaire quand j'avais l'ordre de me retirer. Heureusement le maréchal Ney, que le bruit du canon attirait toujours, parut sur le parapet et m'ordonna de marcher à l'ennemi pour le chasser entièrement du faubourg et donner le temps de débarrasser le passage. J'enlevai mon régiment au pas de charge, au milieu de la neige et des décombres des maisons. Les soldats, fiers de combattre sous les yeux du maréchal et des régiments de la 1re division, qui les contemplaient du haut du rempart, s'élancèrent sur l'ennemi avec la plus grande ardeur; les Russes se retirèrent précipitamment en emmenant l'artillerie; leurs tirailleurs furent chassés des maisons; en peu d'instants nous étions maîtres du faubourg entier. Le maréchal Ney me fit dire alors de ne point trop m'avancer, recommandation bien rare de sa part. Je formai mon régiment derrière la barrière de Pétersbourg, et un combat très-vif s'engagea sur ce point, avec les Russes qui étaient placés dans le cimetière d'une église voisine, dont ils n'osèrent plus sortir. Ce combat se soutint longtemps, quoique les Russes eussent sur nous l'avantage de la position, du nombre et de l'artillerie. Ce ne fut qu'après avoir reçu l'ordre de rentrer que je commençai ma retraite. Elle se fit en bon ordre, et je ramenai mon régiment dans la tête de pont. Tous les officiers avaient rivalisé de zèle en cette occasion; aucun d'eux ne fut blessé, et je perdis peu de soldats. Le sergent que j'avais cassé en commençant la retraite, et à qui je venais de rendre son grade le matin même, fut frappé à côté de moi d'une balle qui m'était peut-être destinée; il tomba mort à mes pieds[35].
Pendant que la 1re division défendait la ville à son tour, la 2e employa la journée du 16 à nettoyer les armes et à prendre quelque repos. Un détachement de 200 hommes venant de France nous attendait à Smolensk; je le passai en revue et l'incorporai dans mon régiment, qui, par ce renfort, se trouva porté à plus de cinq cents hommes. Je vis avec peine combien les jeunes gens qui composaient ce détachement avaient déjà souffert de la fatigue de la route et de la rigueur de la saison. Les équipages, qui avaient pris depuis longtemps les devants, nous attendaient à Smolensk; je leur ordonnai de nous suivre; d'autres colonels envoyèrent les leurs en avant, et l'on en sauva quelques-uns.
Ce même soir, je reçus les témoignages les plus flatteurs de la satisfaction du maréchal Ney pour notre affaire de la veille. J'en fis part aux officiers de mon régiment; je les exhortai à s'en rendre toujours dignes. Je pensais avec plaisir que leur tâche allait être bientôt remplie; car l'Empereur saisirait certainement la première occasion de nous relever à l'arrière-garde par des troupes fraîches. Aucun officier n'avait été dangereusement blessé; 500 soldats restaient encore, et combien ce petit nombre d'hommes était éprouvé! Quel intérêt, quelle confiance ne devaient pas inspirer ces braves soldats, qui, au milieu de si rudes épreuves, étaient restés fidèles à leurs drapeaux, et dont le courage semblait s'accroître avec les dangers et les privations! J'étais fier de la gloire qu'ils avaient acquise; je jouissais d'avance du repos dont j'espérais les voir bientôt jouir. Cette illusion fut promptement détruite; mais j'aime encore à en conserver le souvenir, et c'est le dernier sentiment doux que j'ai éprouvé dans le cours de cette campagne.