Beaucoup d'officiers blessés et malades étaient renfermés dans l'hôpital de Smolensk. J'appris qu'il y avait parmi eux un officier de mon régiment qui avait eu une cuisse emportée; je l'envoyai chercher sur-le-champ pour l'emmener avec nous. Ses compagnons d'infortune restèrent exposés aux dangers de l'incendie, de la chute des remparts et de la vengeance des Russes, car c'était le lendemain que le 3e corps devait quitter cet affreux séjour, après avoir fait sauter les remparts, ainsi qu'un grand nombre de caissons que l'armée ne pouvait emmener. Déjà cette ville n'offrait plus qu'un amas de décombres. Les portes et fenêtres des maisons qui restaient étaient brisées, les chambres remplies de cadavres; on voyait au milieu des rues les carcasses des chevaux dont toutes les chairs avaient été dévorées par les soldats et par quelques habitants confondus avec eux dans la même misère. Je n'oublierai jamais surtout l'impression de tristesse que j'éprouvai la nuit dans les rues désertes, à la lueur de l'incendie qui se réfléchissait sur la neige et contrastait singulièrement avec la douce clarté de la lune. J'avais vu quelques années auparavant cette ville dans tout l'éclat de la richesse, et ce souvenir me rendait plus pénible encore le spectacle de sa destruction. Le lendemain, au moment de notre départ, plusieurs fortes détonations nous apprirent que Smolensk avait cessé d'exister.

Nous marchâmes tranquillement sur la route d'Orcha. Le canon se fit seulement entendre dans le lointain, et l'on pensa que c'était le 9e corps qui se rapprochait de la grande route; car comment supposer que l'ennemi fût sur notre chemin, sans que les corps d'armée qui nous précédaient songeassent à nous en prévenir? Il n'était cependant que trop certain que l'armée russe, à la faveur de sa marche de flanc, avait atteint Krasnoi, tandis que les Français occupaient encore Smolensk, et qu'elle se préparait à les arrêter au passage. L'Empereur, avec la garde, le 4e et enfin le 1er corps furent attaqués successivement les 15, 16 et 17 à Krasnoi. Outre la supériorité du nombre, on peut juger quel avantage avaient les Russes sur des troupes épuisées et presque entièrement dépourvues de cavalerie et d'artillerie. Cependant la valeur triompha de tous les obstacles; la garde impériale, ayant forcé le passage, resta près de Krasnoi pour secourir les 4e et 1er corps. Le vice-roi, ainsi que le maréchal Davout, rejetèrent avec indignation les propositions de capitulation qu'on osa leur faire. Ils percèrent à leur tour la ligne ennemie, mais en perdant presque toute leur artillerie, leurs bagages et un grand nombre de prisonniers.

L'Empereur, n'ayant plus un moment à perdre pour arriver sur la Bérézina, se vit forcé d'abandonner le 3e corps, et précipita sa marche sur Orcha. Pendant trois jours que dura cette affaire, aucun avis ne fut donné au maréchal Ney du danger qui allait le menacer à son tour.

L'Empereur a beaucoup reproché au maréchal Davout de ne s'être pas arrêté un jour à Krasnoi pour attendre le 3e corps. Le maréchal assura qu'il ne l'avait pas pu; au moins eût-il dû prévenir le maréchal Ney. Peut-être aussi la communication était-elle interceptée. Quoi qu'il en soit, le général Miloradowitsch se contenta d'envoyer quelques troupes légères à la poursuite de l'Empereur, et réunit toutes ses forces contre le 3e corps, qu'il comptait prendre en totalité.

Le 18 au matin, nous partîmes de Koritnya et marchâmes sur Krasnoi; quelques escadrons de Cosaques harcelèrent, en approchant de cette ville, la 2e division qui marchait en tête. Cette apparition des Cosaques n'avait aucune importance; nous y étions accoutumés, et quelques coups de fusil suffisaient pour les écarter. Mais bientôt l'avant-garde rencontra la division du général Ricard, appartenant au 1er corps, qui était restée en arrière et qui venait d'être repoussée après un combat inégal qu'elle avait soutenu avec la plus grande bravoure. Le maréchal rallia les restes de cette division, et, à la faveur d'un brouillard qui favorisait notre marche en cachant notre petit nombre, il approcha de l'ennemi jusqu'à ce que le canon le forçât de s'arrêter. L'armée russe, rangée en bataille, fermait le passage de la route; nous apprîmes seulement alors que nous étions séparés du reste de l'armée, et que nous n'avions de salut que dans notre désespoir.

CHAPITRE V.

RETRAITE DE KRASNOI À ORCHA.

DÉROUTE DU 3e CORPS À KRASNOI.—HARDI PROJET DU MARÉCHAL NEY.—PASSAGE
DU DNIÉPER.—MARCHE SUR LA RIVE DROITE DE CE FLEUVE.—SITUATION CRITIQUE
DU 4e RÉGIMENT.—ARRIVÉE À ORCHA.

L'affaire du 3e corps à Krasnoi est une des plus belles qui aient illustré cette campagne; jamais on ne vit de lutte plus inégale; jamais le talent du général et le dévouement des troupes ne parurent avec plus d'éclat. À peine le maréchal Ney avait-il mis son avant-garde à l'abri du feu de l'artillerie, qu'un parlementaire envoyé par le général Miloradowitsch vint le sommer de mettre bas les armes. Ceux qui l'ont connu comprendront avec quel dédain cette proposition dut être accueillie; mais le parlementaire l'assura que la haute estime dont le général russe faisait profession pour ses talents et pour son courage l'empêcherait de lui rien proposer qui fût indigne de lui; que cette capitulation était nécessaire; que les autres corps d'armée l'avaient abandonné; qu'il était en présence d'une armée de 80,000 hommes, et qu'il pouvait, s'il le désirait, envoyer un officier pour s'en convaincre. Le 3e corps, avec les renforts reçus à Smolensk, ne s'élevait pas à 6,000 combattants; l'artillerie était réduite à six pièces de canon, la cavalerie à un seul peloton d'escorte. Cependant le maréchal, pour toute réponse, fit le parlementaire prisonnier; quelques coups de canon tirés pendant cette espèce de négociation servirent de prétexte, et, sans considérer les masses des ennemis et le petit nombre des siens, il ordonna l'attaque. La 2e division, formée en colonnes par régiments, marcha droit à l'ennemi. Qu'il me soit permis de rendre hommage au dévouement de ces braves soldats et de me féliciter de l'honneur d'avoir marché à leur tête. Les Russes les virent avec admiration s'avancer vers eux dans le meilleur ordre et d'un pas tranquille. Chaque coup de canon enlevait des files entières; chaque pas rendait la mort plus inévitable, et la marche ne fut pas ralentie un seul instant. Enfin nous approchâmes tellement de la ligne ennemie, que la 1re division de mon régiment, écrasée tout entière par la mitraille, fut renversée sur celle qui la suivait et y porta le désordre. Alors l'infanterie russe nous chargea à son tour, et la cavalerie, tombant sur nos flancs, nous mit dans une déroute complète. Quelques tirailleurs avantageusement placés arrêtèrent un instant la poursuite de l'ennemi; la division Ledru fut mise en bataille, et six pièces de canon répondirent au feu de la nombreuse artillerie des Russes. Pendant ce temps, je ralliai ce qui restait de mon régiment sur la grande route, où les boulets nous atteignaient encore. Notre attaque n'avait pas duré un quart d'heure, et la deuxième division n'existait plus; mon régiment perdit plusieurs officiers et fut réduit à 200 hommes; le régiment d'Illyrie et le 18e, qui perdit son aigle, furent encore plus maltraités; le général Razout blessé, le général Lenchantin fait prisonnier[36].

Aussitôt le maréchal fit rétrograder sur Smolensk la 2e division. Au bout d'une demi-lieue, il la dirigea à gauche à travers champs, perpendiculairement à la route. La 1re division, ayant longtemps épuisé ses forces à soutenir le choc de toute l'armée ennemie, suivit ce mouvement, avec les canons et quelques bagages; tous les blessés qui pouvaient encore marcher se traînèrent à leur suite. Les Russes se cantonnèrent dans les villages, en envoyant une colonne de cavalerie pour nous observer.