CHAPITRE VII
RETRAITE DE LA BÉRÉZINA À WILNA.
PREMIERS JOURS DE MARCHE.—IMPOSSIBILITÉ DE FORMER UNE
ARRIÈRE-GARDE.—LES RESTES DU 3e CORPS REJOIGNENT LE QUARTIER
GÉNÉRAL.—DÉPART DE L'EMPEREUR.—NOUVELLE RIGUEUR DU FROID.—L'ARMÉE
ARRIVE À WILNA.
La Bérézina était passée et le projet des Russes avait échoué; mais la déplorable situation de l'armée rendait de plus en plus difficile de résister à de nouvelles attaques. Les 2e et 9e corps, qui s'étaient sacrifiés pour nous ouvrir le passage de la Bérézina, se trouvaient presque en aussi mauvais état que nous, et le salut de l'armée ne dépendait que de la rapidité de sa fuite. Aussi cette partie de la retraite, la plus désastreuse de toutes, n'offre-t-elle qu'une marche précipitée ou plutôt une longue déroute sans aucune opération militaire. On espérait rallier l'armée à Wilna, sous la protection de quelques troupes qui s'y trouvaient. Nous en étions encore à cinquante-quatre lieues par le chemin de traverse de Zembin, qui rejoint la grande route à Molodestchno; l'on suivit cette direction.
Dès le 28, lorsque l'attaque de Tchitchagoff eut été repoussée, Napoléon quitta les bords de la Bérézina, et se porta à Zembin avec la garde et les 1er, 4e et 5e corps. Le 29 au matin les 2e et 9e commencèrent leur retraite, suivis par le 3e. La route de Zembin est une chaussée élevée sur des marais et construite en bois, comme plusieurs autres de ce pays; quelques ponts très-longs traversent des courants d'eau qui se jettent dans la Bérézina. Cette disposition de terrain rendait la marche pénible et lente; car les marais n'étant qu'à demi gelés, il fallait que la colonne entière défilât sur cette chaussée souvent très-étroite; mais on se consolait de cet inconvénient en pensant que si l'ennemi, moins occupé de défendre la route de Minsk, eût porté plus d'attention sur celle de Wilna, il lui aurait suffi de brûler un des ponts pour nous engloutir tous dans les marais. Après avoir passé un de ces défilés, le 3e corps s'arrêta quelque temps pour se rallier. Là je vis passer pêle-mêle des officiers de tous grades, des soldats, des domestiques, quelques cavaliers traînant avec peine leurs chevaux, des blessés et écloppés se soutenant mutuellement. Chacun racontait la manière miraculeuse dont il avait échappé au désastre de la Bérézina, et se félicitait d'avoir pu sauver sa vie en abandonnant tout ce qu'il possédait. Je remarquai un officier italien respirant à peine et porté par deux soldats que sa femme accompagnait. Vivement touché de la douleur de cette femme et des soins qu'elle rendait à son mari, je lui donnai ma place auprès d'un feu qu'on avait allumé. Il fallait toute l'illusion de sa tendresse pour ne pas s'apercevoir de l'inutilité de ses soins. Son mari avait cessé de vivre, et elle l'appelait encore jusqu'au moment où, ne pouvant plus douter de son malheur, elle tomba évanouie sur son corps. Tels étaient les tristes spectacles que nous avions journellement sous les yeux, quand nous nous arrêtions un instant, sans compter les querelles des soldats qui se battaient pour un morceau de cheval ou un peu de farine; car depuis longtemps le seul moyen de conserver sa vie était d'arracher de force les provisions à ceux qui les portaient ou de profiter d'un moment de sommeil pour les leur enlever. Ce même jour, j'appris la mort de M. Alfred de Noailles, aide de camp du prince de Neufchâtel, qui avait été tué la veille auprès du duc de Reggio. Jusqu'à ce moment je n'avais perdu aucun de mes amis, et j'en éprouvai une douleur bien vive. Le maréchal Ney, à qui j'en parlai, me dit pour toute consolation que c'était apparemment son tour, et qu'enfin il valait mieux que nous le regrettions que s'il nous regrettait. Dans de pareilles occasions il témoignait toujours la même insensibilité; une autre fois je lui entendis répondre à un malheureux blessé qui lui demandait de le faire emporter: Que veux-tu que j'y fasse? tu es une victime de la guerre; et il passa son chemin. Ce n'est pas assurément qu'il fût méchant ni cruel; mais l'habitude des malheurs de la guerre avait endurci son cœur. Pénétré de l'idée que tous les militaires devaient mourir sur le champ de bataille, il trouvait tout simple qu'ils remplissent leur destinée, et l'on a vu d'ailleurs dans ce récit qu'il ne faisait pas plus de cas de sa vie que de celle des autres.
Le 3e corps arriva le 29 à Zembin, et le 30 à Kamen. À peine la marche était-elle commencée, que le duc de Bellune déclarait ne pouvoir plus faire l'arrière-garde. Il essaya même de passer en avant, et de laisser le 3e corps exposé aux attaques de l'avant-garde russe, ce qui causa une discussion assez vive entre lui et le maréchal Ney. On eut recours à l'autorité de Napoléon, qui ordonna au duc de Bellune[43] de rester à l'arrière-garde et de protéger la retraite. Mais ce qui venait de se passer donnait peu de confiance en l'appui du 9e corps; aussi le maréchal Ney voulut-il éloigner du danger les restes du 3e, c'est-à-dire quelques officiers et les aigles des régiments. On réunit, sous le commandement d'un capitaine[44], les soldats en état de combattre; à peine s'en trouva-t-il cent. Cette troupe fut destinée à servir d'escorte au maréchal. Tout le reste partit de Kamen à minuit, sous les ordres du général Ledru, pour s'efforcer de rejoindre l'Empereur, afin de marcher avec la garde impériale et sous sa protection. Il fallait d'autant plus se hâter, que le quartier général avait un jour d'avance sur nous, et marchait à grandes journées. Aussi, pendant deux jours et trois nuits, nous marchâmes presque sans nous arrêter; et quand l'excès de la fatigue nous forçait de prendre un peu de repos, nous nous réunissions tous dans une grange avec les aigles des régiments et quelques soldats encore armés qui veillaient à leur défense. Bientôt on donna l'ordre de briser les aigles et de les enterrer. Je ne pus y consentir. Je fis brûler le bâton et mettre l'aigle dans le sac d'un des porte-aigles, à côté duquel je marchais constamment. On avait en même temps renouvelé l'ordre déjà donné aux officiers de s'armer de fusils. Cet ordre était inexécutable; les officiers, malades et exténués, n'avaient plus la force de se servir d'une arme. Plusieurs succombèrent pendant ce trajet; l'un d'eux, qui venait de se marier en France, fut trouvé mort auprès d'un feu, tenant le portrait de sa femme fortement serré contre son cœur. Peu s'en fallut même que nous ne fussions tous enlevés par les Cosaques dans la petite ville d'Ilïa. Un bataillon de la vieille garde, qui heureusement était resté avec le comte de Lobau pour garder la position, nous aida à nous en débarrasser. Le 3, nous rejoignîmes le quartier général entre Ilïa et Molodetschno; mais ce quartier général, si brillant au commencement de la guerre, était devenu méconnaissable. La garde marchait en désordre; on lisait sur la figure des soldats le mécontentement et la tristesse. L'Empereur était en voiture avec le prince de Neufchâtel; un petit nombre d'équipages, de chevaux de main et de mulets échappés à tant de désastres suivaient la voiture. Les aides de camp de l'Empereur, ainsi que ceux du prince de Neufchâtel, menaient par la bride leurs chevaux, qui se soutenaient à peine. Quelquefois, pour prendre un peu de repos, ils s'asseyaient derrière la voiture. Au milieu de ce triste cortége, une foule d'écloppés de tous les régiments marchaient sans aucun ordre, et la forêt de sapins que nous traversions, en répandant une couleur sombre sur tout ce tableau, semblait encore en augmenter l'horreur. Au sortir de la forêt, nous arrivâmes à Molodetschno, lieu de l'embranchement de la grande route de Minsk à Wilna.
Il était de la plus grande importance pour nous d'atteindre ce point avant que les Russes eussent pu s'en emparer et nous fermer le passage. La rapidité de notre marche prévint ce malheur; mais l'ennemi ne cessait de nous harceler dans toutes les directions. Depuis la Bérézina, leurs trois armées avaient continué de marcher sur trois routes différentes. Tchitchagoff, avec l'armée de Moldavie, faisait l'avant-garde et suivait la même route que nous; Kutusow marchait sur notre flanc gauche; Wittgenstein sur notre flanc droit.
Le 6e corps, commandé par le général de Wrède, s'était, après l'affaire de Polotzk, retiré successivement jusqu'à Doksistzy; il continua son mouvement par Vileika et Nemenczin sur Wilna. Cette marche couvrait le flanc droit de l'armée; mais le 6e corps était tellement détruit que l'on n'en pouvait attendre qu'un faible secours. Les Cosaques, tombant à l'improviste au milieu de notre colonne, massacraient presque sans défense tout ce qui se trouvait sous leur main. À Plechtchnitsy, le duc de Reggio, blessé, fut attaqué dans une maison de bois où il était logé; un boulet de canon brisa le lit sur lequel il reposait et dont un des éclats, lui fit une seconde blessure. Il ne dut son salut qu'à quelques officiers, également blessés, qui soutinrent un siège dans la maison jusqu'à l'arrivée des premières troupes françaises. À Chotaviski, à Molodetschno, le 9e corps, qui faisait l'arrière-garde, fut vivement attaqué et mis dans une déroute complète. Le duc de Bellune déclara même que ce serait là son dernier effort, et que, dans l'état où étaient les troupes, il allait hâter sa marche, en évitant toute espèce d'engagement[45]. Napoléon, ne pouvant plus rien entreprendre avec une armée tellement détruite, et craignant d'ailleurs l'effet qu'allait produire en Allemagne la nouvelle de ce désastre, se décida à quitter l'armée et à retourner en France, afin de demander de nouveaux secours pour continuer la guerre. Le moment était favorable, car l'occupation de Molodetschno venait de rouvrir la communication avec Wilna. Le 5 décembre, il écrivit à Smorghoni le fameux 29e bulletin et partit le soir même en traîneau avec le grand maréchal, le grand écuyer et le comte de Lobau, son aide de camp, laissant au roi de Naples le commandement de l'armée. Ce départ fut jugé diversement. Les uns crièrent à l'abandon; d'autres se consolèrent en pensant que l'Empereur reviendrait bientôt, à la tête d'une nouvelle armée, pour nous venger. Plusieurs se contentèrent de dire qu'ils voudraient bien pouvoir s'en aller comme lui.
Dans la situation de l'armée, cet événement était pour elle une nouvelle calamité. L'opinion que l'on avait du génie de l'Empereur donnait de la confiance; la crainte qu'il inspirait retenait dans le devoir. Après son départ chacun fit à sa tête, et les ordres que donna le roi de Naples ne servirent qu'à compromettre son autorité. J'ai raconté que les cadres du 3e corps avaient rejoint la garde impériale et marchaient sous sa protection. Dès le lendemain du départ de Napoléon, le roi de Naples voulut les envoyer à l'arrière-garde. Le général Ledru, qui nous commandait, n'en continua pas moins sa marche. La division Loison, forte de 10,000 hommes, ainsi que deux régiments napolitains, étaient venus de Wilna prendre position à Oszmiana pour protéger la retraite de l'armée. En deux jours de bivouac, sans un seul combat, le froid les réduisit presque au même point que nous; le mauvais exemple des autres régiments acheva de les désorganiser; ils furent entraînés dans la déroute générale, et tous les débris de l'armée vinrent se jeter pêle-mêle dans Wilna.
Il est inutile, à cette époque, de raconter en détail chaque journée de marche; ce ne serait que répéter le récit des mêmes malheurs. Le froid, qui semblait ne s'être adouci que pour rendre plus difficile le passage du Dniéper et de la Bérézina, avait repris avec plus de force que jamais. Le thermomètre baissa d'abord à 15° et 18°, ensuite à 20° et 25°, et la rigueur de la saison acheva d'accabler des hommes déjà à demi morts de faim et de fatigue. Je n'entreprendrai point de peindre les spectacles que nous avions sous les yeux. Qu'on se représente des plaines à perte de vue couvertes de neige, de longues forêts de pins, des villages à demi brûlés et déserts, et à travers ces tristes contrées une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant pêle-mêle et tombant à chaque pas sur la glace auprès des carcasses des chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient l'empreinte de l'accablement ou du désespoir, leurs yeux étaient éteints, leurs traits décomposés et entièrement noirs de crasse et de fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de souliers; ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux à demi brûlées. Aussi, dès que l'un deux tombait de fatigue, ses camarades le dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l'on trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s'était couché la veille. Un officier de l'avant-garde russe, témoin de ces scènes d'horreur que la rapidité de notre fuite nous empêchait de bien observer, en a fait un tableau après lequel il n'y a rien à ajouter: «La route que nous parcourions, dit-il, était couverte de prisonniers que nous ne surveillions plus, et qui étaient livrés à des souffrances inconnues jusqu'alors; plusieurs se traînaient encore machinalement le long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés; les uns avaient perdu la parole; d'autres étaient tombés dans une sorte de stupidité sauvage et voulaient, malgré nous, faire rôtir des cadavres pour les dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour aller chercher du bois, s'arrêtaient auprès du premier feu qu'ils trouvaient; là, s'asseyant les uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu, dont la faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait s'éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles ces malheureux avaient mis le feu, étaient entourées de cadavres; car ceux qui s'en approchaient n'avaient pas la force de fuir les flammes qui arrivaient jusqu'à eux; et bientôt on en voyait d'autres avec un rire convulsif se précipiter volontairement au milieu de l'incendie qui les consumait à leur tour[46].»