Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me causait une douleur bien vive. C'était là ma véritable souffrance, ou pour mieux dire, la seule; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques, le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu par l'idée de Dieu, par l'espérance d'une autre vie; mais j'avoue que le courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des compagnons d'armes, qu'on appelle à si juste titre la famille du colonel, et qu'il semble n'avoir été appelé à commander que pour présider à leur destruction. Rien n'attache autant que la communauté de malheurs; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement et le même intérêt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de soins n'était point particulière à mon régiment; on la retrouvait dans l'armée entière, dans cette armée où l'autorité était si paternelle, et où la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la confiance. On a dit qu'à cette époque les supérieurs étaient méconnus et maltraités; cela ne doit s'entendre tout au plus que des étrangers: car dans l'intérieur d'un régiment, jamais un colonel n'a cessé d'être respecté autant qu'il avait droit de l'être. Le seul moyen d'adoucir tant de maux était de marcher réunis, de s'aider et de se secourir mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables cabanes près du quartier général, arrivant la nuit, partant avant le jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête; c'était tout ce qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps. Le 8 décembre, cinq jours après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous les murs de Wilna[47]. J'avais pris, ce jour-là, les devants avec la permission du général Ledru, pour tâcher d'apprendre ce qu'on voulait faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n'avait été prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'étouffait à la porte, il y avait à côté des passages ouverts que l'on ne connaissait point et que personne n'indiqua. Je vins à bout d'entrer en me débattant dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible d'apprendre où l'on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j'ignorais ou était mon régiment. Excédé de fatigue, j'entrai dans le logement du prince de Neufchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés; et après avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur une planche en remettant au lendemain mes recherches.

CHAPITRE VIII.

RETRAITE DE WILNA À KOWNO.

SITUATION DE L'ARMÉE DANS WILNA.—INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.—ATTAQUE DES RUSSES.—DÉPART PRÉCIPITÉ.—LE MARÉCHAL NEY CHARGÉ DE L'ARRIÈRE-GARDE.—MARCHE JUSQU'A KOWNO.

À la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des nouvelles de mon régiment. Le coup d'œil qu'offrait alors Wilna ne ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusqu'alors. Tous les pays que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction dont nous étions les auteurs et les victimes. Les villes étaient brûlées, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort autour de nous la nature entière. Mais à Wilna, les maisons étaient conservées; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires; tout offrait l'image d'une ville riche et peuplée; et au milieu de cette ville, on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les uns payaient au poids de l'or la plus chétive nourriture, d'autres imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers, considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant suffire à la quantité d'acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et les habitants, craignant que notre avidité n'amenât bientôt la famine, cachèrent leurs provisions. L'armée avait à Wilna des magasins de toute espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l'armée était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions militaires, il n'y en eut point. Que faire en effet? chercher à défendre Wilna, c'était tenter l'impossible; se retirer, c'était agir contre l'intention de l'Empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit aucuns préparatifs, soit, pour la défense, soit pour l'évacuation de la ville, dont le général Loison occupait encore les approches.

À force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney, et j'appris de lui que l'on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitôt, c'est-à-dire aussi vite que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre. L'ennemi, faiblement contenu par le général Loison, s'approchait de la ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance, et qui s'étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet occupé la veille le couvent que l'on m'avait indiqué; mais tous les officiers, ainsi que les généraux, s'étaient dispersés; il ne restait qu'un sergent et dix hommes de mon régiment, qui ne connaissaient le logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la ligne pour soutenir le général Loison? ils trouvèrent quelques hommes désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin d'obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-même aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les rues en criant: Aux armes! Quelques pelotons réunis marchaient vers la porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient là. Les habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et d'en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon ordre, se réunissait sur la place d'armes, et je me joignis à elle. À l'entrée de la nuit, le calme se rétablit, le canon cessa de se faire entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde fois le risque d'être enlevé de vive force, s'établit le soir même au faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez le maréchal Ney, où je reçus l'ordre de départ. Le 3e corps partait le lendemain à six heures du matin, commandé par le général Marchand; le maréchal Ney, destiné jusqu'au dernier moment à sauver les restes de l'armée, reprenait le commandement de l'arrière-garde, composée des Bavarois (6e corps) et de la division Loison.

Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au logement du major, et je retrouvai mon régiment, dont j'étais séparé d'une manière si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu'on se repent toujours à la guerre d'avoir quitté son poste, même avec l'autorisation de ses chefs, même avec l'intention de bien faire! Les officiers du 4e, semblables au reste de l'armée, avaient passé la journée assez tranquillement dans les maisons, en s'inquiétant peu de la générale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d'habillement et de chaussure. On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un Juif, et j'ordonnai à l'officier qui les avait conduits de rester jusqu'au départ de l'arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché. Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y prolonger son séjour; et, après plusieurs objections que je trouvai très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir, et partit même avant nous. Cet officier s'était perdu pour toujours dans mon esprit; je dois à sa mémoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.

Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde; les débris des corps d'armée les suivirent successivement. On assure que le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche avec la jeune garde sans avoir reçu d'ordre. Nous partîmes à six heures avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l'avant-garde russe. On y abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs généraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous malades, tombèrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le repos. Au moment du départ de l'arrière-garde, les Juifs massacrèrent et dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut de misère dans les hôpitaux ou fut traîné dans l'intérieur de la Russie. Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de la campagne.

Il restait vingt-six lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et il n'y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait aux Russes une grande avance. Cette journée n'avait été employée qu'à frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le peu de vivres qu'on avait trouvés ayant été consommés, nous n'avions rien à emporter, quand même les moyens de transport n'auraient pas manqué; aussi les mêmes calamités dont j'ai fait précédemment le récit continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne permettaient pas d'espérer de les supporter longtemps.

À une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos équipages que l'avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute l'artillerie de la garde, le reste des équipages de l'Empereur et le trésor de l'armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d'or et d'argent. C'était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts d'or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage continua jusqu'au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et s'emparèrent de toutes ces richesses.