Je m'arrêtai à Nancy, au dépôt du 4e régiment. Les cadres que j'avais laissés à Custrin venaient d'y arriver; les officiers me donnèrent un dîner pour célébrer ma nomination et pour me faire leurs adieux. Je quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et d'infortune, car je ne prévoyais que trop que, pour beaucoup d'entre eux, cet adieu serait éternel.
Je laissai au 4e régiment 45,000 fr. d'économies. À cette époque, le grand nombre d'hommes qui passaient dans les régiments, la quantité d'achats et de confections dont les conseils d'administration étaient chargés, permettaient de faire des économies considérables sans nuire aux intérêts du soldat. Ces masses secrètes ont toujours été défendues, et jamais on n'a pu les détruire. Lorsqu'elles étaient administrées avec loyauté et intelligence, c'était une ressource immense. Je n'en ai disposé, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr. à chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr. à chaque officier supérieur.
Ces économies si précieuses ont été dilapidées en totalité par un de mes successeurs; je lui en garde en silence une rancune éternelle, pour me consoler de ne pas le nommer ici.
Je continuai ma route par Mayence, Cassel et Brunswick, et je rejoignis le général Lauriston à Magdebourg.
Il n'est point de mon sujet de raconter en détail les mouvements de l'armée pendant mon absence. Après le départ du roi de Naples, au mois de janvier, le vice-roi prit à Posen le commandement de ces tristes débris, rendus plus faibles encore par les garnisons qu'il fallut laisser dans les places et par l'abandon des Autrichiens, qui rentrèrent en Gallicie.
Le vice-roi fit preuve de courage et d'habileté en continuant sa retraite sans se laisser entamer et en contenant jusqu'au bout les dispositions hostiles de la Prusse, à qui sa faible armée en imposait à peine. Il abandonna successivement la ligne de la Wartha, celle de l'Oder, Berlin et toute la Prusse, pour prendre position derrière l'Elbe. Là, 50,000 hommes se trouvaient réunis. Les Russes, que le typhus dévorait depuis plusieurs mois, en avaient au plus 60,000; mais les Prussiens venaient de se joindre à eux. Leurs renforts et les nôtres arrivaient à marches forcées; l'Empereur était attendu, nous touchions au moment des plus grands événements. C'était sur les bords de l'Elbe ou de la Saale qu'allait se décider le sort de l'Europe.
Le général Lauriston me plaça dans la division du général Maison, première de son corps d'armée.
Cette division n'était composée que de trois régiments, les 151e, 152e et 153e de nouvelle formation; encore le 152e avait-il été détaché à Brême.
J'allais donc me trouver sans emploi, si je n'avais pas obtenu du vice-roi d'aller moi-même à Brême pour prendre le commandement du 152e et le ramener dès qu'on n'en aurait plus besoin de ce côté.
Cette mission, en m'éloignant momentanément de la Grande Armée, me fit faire la campagne de Hambourg, que je vais raconter.