Le 29 septembre, la 1re division alla relever la 23e à Hollendorf, pour y faire l'avant-garde avec la cavalerie légère. Ce service fut pénible, car la surveillance de tous les instants était aussi nécessaire que difficile à obtenir. Cependant, à force de soin, le service des grand'gardes, des patrouilles et des reconnaissances se fit aussi bien que possible. La plus grande difficulté était toujours d'empêcher les soldats de quitter le camp pour chercher des vivres aux environs, même au risque d'être enlevés par les patrouilles ennemies.
Nous ne fûmes point attaqués et nous restâmes dans cette position jusqu'au 7 octobre, ainsi que je le dirai quand j'aurai parlé des opérations des autres corps de la Grande Armée.
Après avoir éloigné de Dresde l'armée de Bohême, Napoléon voulut aussi en éloigner l'armée de Silésie. Le maréchal Macdonald était à Hartau et à Stolpen, presque entouré par Blücher, qui occupait Burka, Bischofwerda, Neustadt et Barkersdorf. Macdonald reçut l'ordre d'attaquer, le 22, et de pousser l'ennemi jusqu'à ce qu'il le trouvât en position, prêt à recevoir la bataille. L'Empereur devait rester en arrière; mais il rejoignit Macdonald le 22, et dirigea lui-même le mouvement. Il savait par expérience que tout allait mal en son absence. L'attaque eut lieu; Blücher se retira sur la position de Burka et y concentra son armée. Cette position était avantageuse, et, en cas de revers, la retraite assurée par les ponts de la Sprée.
Ainsi l'armée coalisée ne voulait rien entreprendre de sérieux avant l'arrivée du général Benningsen; elle évitait seulement de se laisser entamer, et se bornait à nous harceler et à nous faire tout le mal possible dans des combats partiels. Voici quelle était à la fin de septembre la position des armées belligérantes:
Le 1er et le 14e corps gardaient les environs de Dresde, sur la rive gauche de l'Elbe, aux environs de Pirna; le 2e corps, à Freyberg, surveillait la route de Chemnitz; les 3e, 5e et 11e corps, avec les 2e et 4e de cavalerie, sur la rive droite de l'Elbe, étaient opposés à l'armée de Silésie dans les environs de Weisig; le roi de Naples, avec le 6e corps et le 1er de cavalerie, à Meissen et Grossenhayn, maintenait la communication avec Torgau, et surveillait le cours de l'Elbe jusqu'à cette place; le maréchal Ney, sur la rive gauche à Dessau, observait les mouvements de l'armée du Nord placée de l'autre côté du fleuve; le prince Poniatowski avec le 8e corps et la cavalerie légère du général Lefebvre-Desnouettes, était à Altenbourg, se liant avec le 2e corps et le 3e de cavalerie qui occupaient Leipzick; le duc de Castiglione, qui avait quitté Würtzbourg, avec son corps d'armée nouvellement organisé, s'approchait d'Iéna.
Du côté des coalisés, l'armée de Bohême occupait la plaine de Kulm, ayant sa gauche dans la direction de Chemnitz; l'armée de Silésie, placée à Bautzen, se liait à l'armée de Bohême par Stolpen, et à l'armée du Nord par Elsterwerda; l'armée du Nord occupait les bords de l'Elster depuis Herzeberg jusqu'au confluent de l'Elbe; elle assiégeait Wittemberg et s'étendait ensuite le long de l'Elbe jusqu'au confluent de la Saale.
On était dans cette position, lorsque le général Benningsen arriva à Leutmeritz le 26 septembre, et fit sa jonction avec l'armée de Bohême. Alors, le mouvement offensif des alliés fut décidé; l'armée de Bohême, marchant par son flanc gauche, devait se porter sur Leipzick; l'armée du Nord et celle de Silésie suivraient la même direction, après avoir passé l'Elbe. Ainsi Napoléon allait être enveloppé par trois armées ennemies.
L'armée de Bohême marcha lentement; le 5 octobre elle occupait Zwickau et Chemnitz. En Silésie, le général Blücher masqua habilement son mouvement; il laissa deux corps de troupes à Stolpen et Bischofwerda; il fit des démonstrations de passage à Meissen pendant qu'il portait rapidement son armée à Wartenburg, au confluent de l'Elster et de l'Elbe, où il effectua son passage les 3 et 4 octobre, malgré l'opposition du 7e corps. Le 4, l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, passa également l'Elbe à Roslau. À cette nouvelle, l'Empereur partit de Dresde le 7 octobre pour se porter au-devant de Blücher, qui était le plus rapproché de lui. Il espérait, par une de ces manœuvres qui lui étaient si familières, surprendre les armées ennemies au milieu de leur marche et les vaincre ainsi séparément. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, avec les 1er et 14e corps, resta chargé de la défense de Dresde, et se trouva dès ce moment isolé du reste de l'armée. Je n'ai donc point à écrire en détail les opérations de la Grande Armée, puisqu'elles n'ont plus aucun rapport avec le 1er corps; je vais seulement, en terminant ce chapitre, les raconter très-sommairement, pour reprendre ensuite l'histoire du 1er corps jusqu'à la fin de cette malheureuse campagne.
Le roi de Naples reçut le commandement des troupes qui étaient en présence de l'armée de Bohême, et qui se composaient des 2e, 5e et 8e corps et du 4e de cavalerie. De son côté, Napoléon arriva le 9 à Eilenburg sur la Mülde; il avait avec lui la garde impériale et les 3e, 4e, 6e, 7e et 11e corps. La garde avait peu souffert, et, malgré toutes les pertes des différents corps d'armée, il est difficile d'évaluer la force totale à moins de 125,000 hommes. Blücher était à Düben et le prince de Suède à Dessau. L'Empereur marcha à leur rencontre, pour les rejeter sur la rive droite de l'Elbe; mais, contre son attente, ils se retirèrent sur la rive gauche de la Mülde, et bientôt même derrière la Saale, à Bernburg, Rothenburg et Halle, découvrant ainsi Berlin et toute la Prusse. On assure que Napoléon forma alors le projet d'une contre-marche bien hardie. Nous avons vu avec quelle opiniâtreté il avait défendu la ligne de l'Elbe, en ayant sa droite à Dresde et sa gauche à Magdebourg. Il se proposa alors de conserver la même ligne en faisant volte-face, la gauche à Dresde et la droite à Magdebourg, où l'on avait réuni d'immenses approvisionnements. Dans cette position, on aurait occupé Berlin et dégagé nos garnisons des places de l'Oder, en se liant avec le prince d'Eckmühl, resté à Hambourg; mais l'armée était trop affaiblie au physique et au moral pour risquer sans témérité une entreprise aussi hardie. L'armée alliée se serait trouvée placée entre nous et la frontière du Rhin. Dans de pareilles circonstances, l'interruption des communications avec la France était chose bien grave. L'habileté de l'Empereur pouvait lui procurer quelques avantages partiels sur des corps détachés de l'armée coalisée; mais, tôt ou tard, il eût été écrasé par leur supériorité numérique, et les conséquences d'une manœuvre aussi téméraire auraient peut-être été plus désastreuses encore que ne furent celles de la bataille de Leipzick.
Quoi qu'il en soit, la défection de la Bavière rendit impossible l'exécution de ce plan. Napoléon l'apprit, le 14, à Düben. Il n'était pas douteux que le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade ne suivissent cet exemple. Alors les frontières de la France se trouvaient découvertes depuis Huningue jusqu'à Mayence, et sans doute les armées autrichienne et bavaroise réunies allaient s'y porter pour nous couper la retraite. Dans cette extrémité, il fallait arriver au plus vite à Leipzick, rouvrir les communications avec la France et éviter d'être entièrement enveloppés. Napoléon concentra son armée à Leipzick le 15. Le même jour, les ennemis furent en présence. On rangea l'armée française autour de la ville, et deux sanglantes batailles eurent lieu les 16 et 18; 130,000 Français combattirent contre 250,000 ennemis. L'habileté et la bravoure finirent par céder à la supériorité du nombre; les Saxons désertèrent sur le champ de bataille; la retraite commença dans la nuit du 18 au 19; toute l'armée devait défiler sur le pont de l'Elster, et par une incroyable fatalité, un officier du génie fit sauter ce pont avant le passage de l'arrière-garde, qui fut prise dans Leipzick. Nous perdîmes 30,000 hommes tués ou blessés, 20,000 prisonniers et 150 pièces de canon. L'armée suivit la route de Weissenfels, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et bavaroise voulut lui barrer le chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son énergie pour combattre d'anciens alliés devenus bien inopinément nos ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes tués ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande Armée en Allemagne. L'Empereur passa le Rhin à Mayence le 2 novembre, et ne songea plus qu'à défendre la France.