Le soir, tout le corps d'armée reprit position sur les hauteurs de
Gieshübel. Le 14e corps se retira également à Liebstadt.
Le 15, Napoléon partit de Dresde avec la garde; il se rendit à Gieshübel et reprit sur-le-champ l'offensive. Il ne voulait pas envahir la Bohême, mais rejeter l'ennemi au delà des montagnes, le forcer de déployer son armée tout entière, reconnaître sa force et sa position. Le 1er corps, formant l'avant-garde de la garde impériale, suivit la route de Peterswalde. La 42e division l'appuya à gauche par Bahra; le reste du 14e corps à droite par Fürstenwald. L'ennemi se retira, et nous campâmes à Hellendorf. Le lendemain matin, au moment où nous allions partir, le général Philippon reçut une lettre du major général, qui lui annonçait sa mise à la retraite. Cette sévérité frappa beaucoup les officiers et même les soldats; peut-être était-elle trop rigoureuse. Il n'y avait à lui reprocher que son peu d'intelligence, et ce n'était pas une raison pour briser ainsi sa carrière en lui enlevant son commandement au moment où l'on marchait à l'ennemi. Le général Cassagne arriva en même temps pour le remplacer. Le mouvement continua; l'ennemi prit position dans la plaine de Kulm, et nous campâmes sur les hauteurs de Nollendorf. Le 17, la 23e division resta en position à Nollendorf; les autres divisions du 1er corps descendirent dans la plaine, précédées par la cavalerie du général Ornano, et toujours appuyées à gauche par la 42e division.
L'Empereur, placé sur les hauteurs de Nollendorf, observait et dirigeait ce mouvement. Au moment où ma brigade passa près de lui, il me fit appeler pour me donner un ordre insignifiant. Cela voulait dire seulement qu'il savait que j'étais là et qu'il pensait à moi. C'était assez son usage quand il voulait témoigner une distinction à l'un des officiers de son armée. Depuis ce moment, je n'ai jamais revu l'Empereur. Je conserve du moins avec intérêt et reconnaissance ce dernier souvenir.
La cavalerie et la 42e division engagèrent le combat dans la plaine, les 1re et 2e divisions en réserve. L'affaire fut brillante et sans résultats. La cavalerie prit une batterie autrichienne, qui fut bientôt reprise. La 42e division enleva le village d'Arbesau; le général autrichien Collorédo l'en chassa, et fit prisonniers 1,000 hommes de la jeune garde avec le général Kreitzer, qui les commandait. La 42e division se retira à Tellnitz; la 1re se rallia à elle, en traversant des bois fourrés et presque impraticables. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, arrivé un peu tard, se plaça à notre hauteur. Le général Teste, qui était descendu de Nollendorf dans la soirée, s'arrêta à Knienitz.
Le lendemain 18, l'ennemi attaqua le général Teste; la 1re division se plaça à sa droite. L'attaque fut repoussée, et nous maintînmes notre position.
Ce fut le dernier mouvement offensif que l'Empereur opéra contre Schwartzemberg. Il n'avait point de forces assez nombreuses pour pénétrer en Bohême, ce qui d'ailleurs l'aurait entraîné trop loin du centre de ses opérations. Mais il voulait garder fortement les débouchés des montagnes, et ne plus permettre à l'ennemi de s'approcher si facilement de Dresde: «Mon intention, écrivait-il, est qu'on tienne ferme à Borna et à Gieshübel, et que je n'aie aucune inquiétude pour ces deux positions. Il faut que l'ennemi ne puisse nous en débusquer que par un mouvement général de son armée, qui justifierait alors le mouvement que je ferais contre lui; mais il ne faut pas qu'il m'oblige à ce mouvement avec de simples divisions légères, comme cela vient d'avoir lieu.»
En conséquence, le 1er corps devait garder la route de Peterswald, le 14e celle de Fürstenwald. Le 19, le 1er corps prit position à Giesshübel, en laissant la 23e division en avant-garde à Hellendorf. L'Empereur donna lui-même les instructions les plus précises et les plus détaillées pour la retraite. Il recommandait avec raison de ne faire de jour aucun mouvement rétrograde.
Le 1er corps garda cette position jusqu'au 7 octobre. Notre petite campagne n'avait pas duré quinze jours; c'était beaucoup dans l'état d'épuisement où se trouvaient les soldats. Le plus grand embarras venait du manque de vivres. Napoléon y donnait tout le soin possible. On avait réuni de grands magasins de farine à Torgau; plusieurs convois furent envoyés à Dresde. Le 18 septembre, l'Empereur écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr pour l'en informer; il désirait porter la ration journalière à 4 onces de riz et 16 onces de pain; cependant les distributions se faisaient rarement et d'une manière fort irrégulière. C'était une des grandes causes de l'affaiblissement physique et moral de nos soldats. Pendant l'expédition que je viens de raconter, le temps avait presque toujours été mauvais, les chemins impraticables. L'aspect des lieux où nous avions éprouvé tant de revers frappait l'imagination des soldats. Nous n'aurions dû revoir la route de Peterswalde et la plaine de Kulm que pour prendre une revanche éclatante. Au lieu de cela, tout s'était passé en marches et contre-marches, et, après une affaire douteuse, nous nous retirions pour reprendre nos positions. Les soldats, qui n'étaient point dans le secret des manœuvres de Napoléon, en concluaient que l'armée de Bohême était invincible et que nous étions réduits devant elle à nous tenir sur la défensive. La désorganisation faisait de si rapides progrès qu'un ordre du jour prescrivit de décimer les soldats qui quittaient leurs drapeaux. Ainsi les hommes isolés devaient être arrêtés, et lorsque l'on en aurait réuni dix, les généraux les feraient tirer au sort pour en fusiller un en présence de la division. La même peine fut ordonnée contre tous ceux qui seraient assez lâches pour se mutiler. Ces ordres rigoureux n'étaient sans doute que comminatoires, mais ils témoignaient de l'affaiblissement moral de nos troupes.
Nous cherchâmes du moins à utiliser le temps de repos qui nous fut accordé au camp de Gieshübel. On construisit d'assez bonnes baraques pour mettre les soldats à l'abri. Quelques distributions de vivres furent faites, et l'on mit à profit les faibles ressources qu'offraient encore les villages environnants. Rien ne pouvait empêcher les soldats de dévorer tout ce qui leur tombait sous la main, et plus de 80 hommes du 12e s'empoisonnèrent pour avoir mangé le fruit d'un arbuste nommé rhamnus alaternus.
Le général Cassagne, notre nouveau général de division, avait du zèle, des manières aimables, un caractère facile. Je n'ai pas pu le juger militairement, parce que depuis sa nomination nous n'avions eu presque rien à faire, mais j'ai été fort content de mes rapports avec lui. Il dirigeait particulièrement la 1re brigade, que le départ du général Pouchelon laissait un peu à l'abandon. Pour moi, je m'occupais constamment de la mienne. Le colonel Susbielle du 17e me secondait. J'étais assez content des chefs de bataillon, surtout de M. Locqueneux, nouvellement nommé. Les officiers inférieurs des deux régiments faisaient de leur mieux et donnaient aux soldats de bons exemples souvent bien mal suivis.