La mauvaise conduite, ou même la désertion de quelques troupes de la Confédération du Rhin, augmentait encore le mal. C'était à la fois un affaiblissement numérique et un motif de découragement pour nos soldats.

Par toutes ces causes, la désorganisation de la Grande Armée faisait de rapides progrès. J'ai dit que le 1er corps fut réduit de moitié après l'affaire de Kulm; le 13 septembre, le maréchal Ney portait la force réelle des 4e, 7e et 12e corps à 28,000 hommes, et le 24, à 22,000 seulement.

Ces trois corps, au commencement de la campagne, présentaient un total de 65,000 hommes; le 3e corps de cavalerie, de 6,000 chevaux, était réduit à 4,000: on peut juger par là des pertes des autres corps, et particulièrement à l'armée de Silésie.

Napoléon supportait tant de revers avec une patience, un courage, une grandeur d'âme vraiment dignes d'admiration. Les maréchaux Ney, Oudinot, Macdonald, qui n'avaient pas pu seconder ses projets, ne reçurent de lui aucun reproche; il faisait la part de la mauvaise fortune, il excusait les erreurs, il pardonnait même les fautes. Si des querelles survenaient entre les généraux, son autorité intervenait paternellement, sans blesser leurs susceptibilités réciproques. Il calmait l'irritation de l'un, ranimait le courage de l'autre, rappelait à celui-ci les principes de la subordination, à celui-là les égards que nous devons à nos inférieurs. Les maréchaux Macdonald et Ney conservèrent leurs commandements, malgré l'abattement du premier et les plaintes continuelles du second. Le 12e corps fut dissous, et le maréchal Oudinot appelé au commandement de la jeune garde. Cet emploi convenait à sa téméraire valeur.

Ainsi, le 10 septembre, presque tous les corps qui composaient l'armée française avaient été vaincus en détail et dans toutes les directions. Le nombre des présents sous les armes était réduit à près de moitié. L'armée ennemie de Silésie sur la rive droite de l'Elbe; celle de Bohême sur la rive gauche, cherchaient à nous resserrer dans Dresde. L'armée du Nord allait passer l'Elbe entre Wittemberg et Magdebourg. Nos communications avec la France étaient inquiétées par de nombreux partisans. Chaque jour rendait plus douteuse la fidélité des princes de la Confédération du Rhin. Tout cela était le résultat d'un mois de campagne. Les coalisés avaient au moins 100,000 hommes de plus que nous; et pourtant la présence de Napoléon leur inspirait une telle crainte qu'avant de tenter un effort général, ils attendaient encore la réserve de 50,000 hommes qu'amenait Benningsen, et qui s'approchait de la Silésie.

CHAPITRE V.

PROJETS DE NAPOLÉON.—OPÉRATIONS DU 1er CORPS SUR LA FRONTIÈRE DE
BOHÊME.—POSITIONS DES ARMÉES À LA FIN DE SEPTEMBRE.—MOUVEMENT GÉNÉRAL
DES ARMÉES ALLIÉES.—NAPOLÉON QUITTE DRESDE POUR LES ATTAQUER.—BATAILLE
DE LEIPSICK.—RETRAITE.—BATAILLE DE HANAU.—NAPOLÉON PASSE LE
RHIN.—LES 1er ET 14e CORPS RESTENT ENFERMÉS DANS DRESDE.

Plus nos revers se multipliaient, plus il devenait difficile de conserver la ligne de l'Elbe, et surtout de continuer à faire de Dresde le centre des opérations. Nous avons déjà dit que la déclaration de guerre de l'Autriche compromettait cette ligne, en permettant à l'ennemi de la tourner par la Bohême, et depuis un mois, nos défaites successives, le nombre toujours croissant des ennemis, rendaient nécessaire l'adoption d'un nouveau système. Pourtant Napoléon ne pouvait consentir à abandonner l'Elbe. En se maintenant ainsi au centre de l'Allemagne, il rassurait les princes de la Confédération du Rhin; il menaçait également Berlin, la Silésie et la Bohême. Une victoire pouvait le ramener sur l'Oder et dissoudre la coalition. Il forma seulement le projet de porter le centre de ses opérations à Torgau et de manœuvrer sur les deux rives de l'Elbe, depuis Berlin jusqu'à la Bohême, depuis l'Oder jusqu'à la Westphalie. Le point de Torgau était en effet plus central; sur la droite de Wittemberg et Magdebourg, sur la gauche Meissen et Dresde lui servaient de point d'appui. Pendant que Napoléon méditait ce plan et en préparait l'exécution, il restait de sa personne à Dresde, surveillant également les opérations de l'armée de Silésie et de l'armée de Bohême, et toujours prêt, soit à profiter des fautes de l'ennemi, soit à réparer celles de ses lieutenants.

Nous avons laissé les 1er et 14e corps gardant les débouchés des montagnes de la Bohême; la 2e division du 1er corps d'avant-garde à Nollendorf, la 1re à Peterswalde, la 23e à Hellendorf. Le 14 au matin, l'avant-garde ennemie prit l'offensive. Collorédo attaqua le 14e corps par la route de Breitenau, et Wittgenstein le 1er corps par la route de Peterswalde. La division Dumonceau se retira précipitamment sur Peterswalde; la 1re division, prévenue un peu tard, prit les armes à son tour. J'ai dit que cette division ne se composait plus que de sept bataillons au lieu de quatorze. Le général Philippon les plaça en bataille en avant de Peterswalde. Il ne forma point de réserve, n'envoya point de tirailleurs, et semblait remettre au hasard le résultat de cette journée. Ce résultat ne se fit pas longtemps attendre. À peine la 2e division eut-elle dépassé Peterswalde que les soldats de la 1re voyant l'ennemi s'approcher par la grande route, et d'autres colonnes manœuvrer sur leur flanc droit, furent saisis d'une terreur panique. Ils se précipitèrent pêle-mêle dans Peterswalde, dont les premières maisons étaient déjà occupées par les tirailleurs ennemis. Les officiers, les généraux eux-mêmes furent entraînés dans cette déroute. Heureusement l'ennemi, qui n'avait pas de cavalerie, ne nous poursuivit pas très-vivement. Nous nous ralliâmes à moitié chemin de Hellendorf, à la lisière des bois qui s'étendent le long de la route, et sous l'appui de la 23e division. On perdit peu de monde, et proportionnellement plus d'officiers que de soldats. Le 17e eut trois officiers tués, trois blessés; le 36e deux officiers de tués. Dans des circonstances aussi malheureuses, il appartient aux officiers de donner l'exemple, et ce sont toujours eux qui doivent se retirer les derniers. Je fis peu de reproches aux soldats, il fallait éviter de les dégrader à leurs propres yeux; c'était achever de les perdre que de leur enlever l'estime d'eux-mêmes. Le comte de Lobau, qui ne nous quitta pas un instant, paraissait calme; sa physionomie seule exprimait le mécontentement et l'irritation que lui causait cette débandade. Le général Philippon paya pour tout le monde, comme on va le voir.

À peine étions-nous ralliés et formés en bataille le long du bois de Hellendorf, que je vis sortir de ce bois un chirurgien-major traînant par le collet un conscrit qui se débattait en jetant de grands cris. Il me l'amena en m'assurant qu'il l'avait vu se mutiler; ce soldat en effet avait un doigt emporté et la main toute noire de poudre. Le chirurgien-major me conjura de le faire fusiller; heureusement, il n'était pas de ma brigade, et je me contentai de le chasser honteusement. D'autres peut-être auraient agi autrement, et après ce qui venait de se passer, un exemple leur eût paru nécessaire. J'avoue que si quelque chose peut excuser une exécution arbitraire, c'est une lâcheté pareille en présence de l'ennemi. Un soldat qui se mutile pour ne pas s'exposer à une mort glorieuse, mérite de mourir d'une mort infâme.