Les généraux avaient vu avec inquiétude commencer cette campagne; tous blâmaient l'Empereur de n'avoir pas fait la paix à Prague. Plusieurs avaient acquis des richesses et de hautes positions qu'ils regrettaient de compromettre. Chacun voulait faire à sa tête, et l'on sait qu'au moment du péril, les plus illustres ne se pressaient pas de porter secours à leurs camarades. Dès le début de la campagne, Napoléon se plaignait du peu de confiance que les généraux avaient en eux-mêmes. «Les forces de l'ennemi, disait-il, leur paraissent considérables partout où je ne suis pas.» En effet, leur correspondance ne contenait que des plaintes et des accusations mutuelles.
Après la défaite de Katzbach, Macdonald écrivait au major général:
«Sa Majesté doit rapprocher d'Elle cette armée, à l'effet de lui donner une plus forte constitution et de retremper tous les esprits. Je suis indigné du peu de zèle et d'intérêt que l'on met à La servir. J'y mets toute l'énergie, toute la force de caractère dont je suis capable, et il en a fallu dans la très-pénible circonstance dans laquelle je me suis trouvé. Je ne suis ni secondé ni imité.»
On pense bien que plus les généraux étaient élevés en grade où distingués par leur réputation, moins on les trouvait disposés à l'obéissance. Ainsi, comme je l'ai dit, les trois corps qui composaient l'armée du Nord étaient commandés par le général Bertrand (4e corps), le général Reynier (7e), le maréchal Oudinot (12e); le commandement en chef de cette armée fut confié d'abord au maréchal Oudinot, puis au maréchal Ney. Ni l'un ni l'autre n'eurent à se plaindre de Bertrand. Cet officier général était d'un caractère doux; ancien officier du génie, il débutait dans le commandement des troupes. Personnellement dévoué à l'Empereur, qui venait de le nommer grand maréchal du palais, il mettait toute sa gloire à le bien servir; mais Reynier, officier d'un rare mérite, se croyait bien l'égal de tous les maréchaux et n'aimait pas à servir sous leurs ordres. Quant à Oudinot, qui avait d'abord commandé en chef les trois corps, il dut être vivement blessé de voir donner ce commandement au maréchal Ney; c'était lui dire clairement que Napoléon était mécontent de lui et ne le croyait pas capable de réparer la faute qu'il avait commise à Groosbeeren. Il en résulta de l'inexécution dans les ordres, des froissements, des conflits d'autorité[66].
Le maréchal Ney s'en plaignit avec son énergie et sa rudesse accoutumées. Il écrivait au major général, le 10 septembre, après l'affaire de Jüterbogt:
«Le moral des généraux, et en général des officiers, est singulièrement ébranlé. Commander ainsi n'est commander qu'à demi, et j'aimerais mieux être grenadier. Je vous prie d'obtenir de l'Empereur, ou que je sois seul général en chef, ayant sous mes ordres des généraux de division d'aile, ou que Sa Majesté veuille bien me retirer de cet enfer. Je n'ai pas besoin, je pense, de parler de mon dévouement. Je suis prêt à verser tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement. Dans l'état actuel, la présence de l'Empereur pourrait seule rétablir l'ensemble.»—Et le 23 septembre: «Je ne me lasse point de répéter qu'il est absolument impossible de faire obéir le général Reynier; il n'exécute jamais les ordres qu'il reçoit. Je demande que ce général ou moi reçoive une autre destination…»
La seconde cause de nos revers venait de la composition de l'armée. Déjà à Wagram, Napoléon se plaignait de ne plus avoir les soldats d'Austerlitz. Assurément, à cette époque, nous n'avions pas les soldats de Wagram. Il y eut sans doute des moments d'élan, de beaux traits de bravoure. Quand les généraux marchaient au premier rang, les soldats se laissaient entraîner par leur exemple; mais cet enthousiasme durait peu, et les héros de la veille ne témoignaient le lendemain que de l'abattement et de la faiblesse. Ce n'est point sur les champs de bataille que les soldats subissent leurs épreuves les plus rudes; la jeunesse française a l'instinct de la bravoure. Mais un soldat doit savoir supporter la faim, la fatigue, l'inclémence des temps; il doit marcher jour et nuit avec des souliers usés, braver le froid ou la pluie avec des vêtements en lambeaux, et tout cela sans murmurer et même en conservant sa bonne humeur. Nous avons connu de pareils hommes; mais alors c'était trop demander à des jeunes gens dont la constitution était à peine formée et qui, à leur début, ne pouvaient pas avoir l'esprit militaire, la religion du drapeau et cette énergie morale qui double les forces en doublant le courage. Dès les premiers jours, le maréchal Gouvion Saint-Cyr craignait de ne pouvoir défendre Dresde avec de pareils régiments, et, le 3 septembre, il écrivait:
«La grande supériorité des forces de l'ennemi nous laisse à craindre des résultats fâcheux; d'abord, par rapport à cette infériorité si disproportionnée dans toutes les armes, et plus encore par le découragement occasionné surtout par le manque de subsistances. On ne peut tenir les soldats dans les camps; la faim les chasse au loin. Il est à craindre sous peu de jours une désorganisation complète, si on ne peut leur fournir des subsistances.»
À la même époque (après l'affaire de la Katzbach) Macdonald répétait que: «son armée n'avait ni force, ni consistance, ni organisation, et que si dans ce moment on l'exposait à un échec, il y aurait dissolution totale.»
Enfin, le maréchal Ney, qui avait reçu l'ordre de passer l'Elbe à Torgau, afin de concourir au mouvement offensif que l'Empereur préparait contre Berlin, répondait, le 12 septembre: «que, dans ce cas, il fallait s'attendre à une bataille, et que, si son armée devait y prendre part, on devait la rapprocher des autres corps vers Meissen; car, si nous voulions forcer l'Elster, l'abattement de ses troupes était tel que l'on devait craindre un nouvel échec.»