Napoléon se borna alors à garder les débouchés des montagnes, pour tenir l'ennemi éloigné de Dresde. Le duc de Bellune (2e corps) se porta à Altenberg, pour observer les routes de Dippodiswalde et Freyberg. Le maréchal Saint-Cyr, investi du commandement des 1er et 14e corps, surveillait les débouchés de Borna et de Nollendorf; en conséquence, le 12 septembre, le 1er corps s'échelonna sur la route de Kulm, la 2e division en tête de Nollendorf, la 1er à Peterswalde, la 23e en arrière, à Hellendorf, et le maréchal à Liebstadt, sur la route de Furstenwalde.

Mais, pendant que Napoléon s'occupait ainsi de contenir les armées de Bohême et de Silésie, nous recevions sur la route de Berlin un nouvel échec plus grave que le précédent.

Le 1er septembre, l'Empereur avait remis au maréchal Ney le commandement de l'armée du Nord, composée, comme précédemment, des 4e corps (général Bertrand), 7e (général Reynier) et 12e (maréchal Oudinot). J'ai déjà dit que le maréchal Oudinot avait replié l'armée en avant de Wittemberg. Napoléon s'en plaignit ouvertement, car ce mouvement avait permis à l'ennemi de se porter sur Luckau et d'inquiéter les communications de Macdonald. C'était le moment où l'Empereur, à Hoyerswerda, allait attaquer Blücher. Il prescrivait donc au maréchal Ney de partir le 4, pour être le 6 à Baruth (route de Torgau, à trois journées de marche de Berlin). Le même jour, un corps de troupes occuperait Luckau, pour faire la jonction entre l'Empereur et le maréchal. L'attaque de Berlin pouvait ainsi avoir lieu du 9 au 10.

Le maréchal Ney entreprit à regret une expédition qui ne lui inspirait point de confiance. Cette impression était de mauvais augure de la part d'un homme aussi entreprenant et que je n'avais jamais vu douter de sa fortune. Il arriva le 4 à Wittemberg; le 5, après avoir chassé l'ennemi de Zalma et de Seyda, il prit position à gauche de cette dernière ville, à cheval sur la route de Jüterbogt. Le général Tauenzien occupait Jüterbogt. Le 8 seulement, Bülow arrivait à Kunz-Lippsdorf, à trois lieues, et le prince royal de Suède à Lobessen, à sept lieues sur la droite. Le maréchal Ney avait l'ordre de se porter à Baruth, et l'occupation de Seyda lui en donnait le moyen. Il fallait, le 6, avant le jour, prendre la route de Dahne par Maxdorf, avec les 7e et 12e corps, en tournant Jüterbogt, et laisser le 4e à Gohlsdorf, pour masquer le mouvement. L'ennemi n'était point réuni et ne pouvait connaître notre direction. Le maréchal, placé à Dahne, se trouvait en communication avec l'Empereur et en mesure de marcher sur Berlin.

Au lieu de cela, le 4e corps fut dirigé, le 6 au matin, sur la route de Jüterbogt, et rencontra près de Dennewitz le général Tauenzien, qui lui opposa une vive résistance. Par une incroyable fatalité, les 7e et 12e corps ne parurent sur le terrain qu'à trois et quatre heures[65]. Pendant ce temps, le général Bülow arrivait au secours de Tauenzien, et le 4e corps soutenait seul les efforts de l'ennemi. Le plateau de Dennewitz, le village de Gohlsdorf, furent pris et repris. Le maréchal Ney donna comme toujours l'exemple de la plus brillante valeur.

Mais, au milieu de l'affaire, le 12e corps fit un mouvement de flanc que l'on prit pour une retraite. L'ennemi redoubla d'efforts. Le 4e corps, fatigué d'un combat inégal, perdit la position de Dennewitz. Le prince royal de Suède, arrivant de Lobessen sur notre gauche, menaçait de nous envelopper. Le maréchal Ney prit le parti de la retraite, que déjà peut-être il ne pouvait plus empêcher. Elle se fit d'abord en bon ordre. Bientôt, deux divisions saxonnes du 7e corps ayant lâché pied, l'ennemi lança sa cavalerie et ses masses d'infanterie entre les 4e et 12e corps. La cavalerie du duc de Padoue essaya en vain de les arrêter: les deux corps d'infanterie furent séparés et se retirèrent précipitamment jusqu'à Torgau, le 4e par Dahne, le 12e ainsi que le 7e par Schweidnitz. Le 8, le maréchal Ney réunit son armée sous les murs de Torgau.

Nous perdîmes 10,000 hommes et 26 pièces de canon. L'effet moral fut plus déplorable encore. Trois corps d'armée étaient vaincus pour la seconde fois par des Prussiens; il est vrai que ces trois corps se composaient en partie d'Allemands et d'Italiens, mais ils n'en portaient pas moins le nom d'armée française.

Arrêtons-nous ici un moment pour rechercher les causes de tant de désastres. Comment cette belle armée, dirigée par Napoléon, était-elle ainsi détruite? Comment tant de généraux expérimentés, tant d'illustres maréchaux ne paraissaient-ils plus devant l'ennemi que pour éprouver des revers? C'est que d'abord les alliés s'étaient fait un principe de ne jamais combattre Napoléon en personne. Se retirer devant lui, attaquer ses lieutenants en son absence, était leur seule tactique. On dit que Moreau et Jomini leur avaient donné ce conseil. Ainsi, en Silésie, à la reprise des hostilités, Blücher rejeta les Français de l'autre côté du Bober; à l'approche de Napoléon, il se retira lui-même dans le camp retranché de Schweidnitz. Napoléon partit pour Dresde; Blücher prit l'offensive et gagna la bataille de la Katzbach. Napoléon reparut; Blücher se retira encore derrière la Queisse. Il repoussa une troisième fois Macdonald jusqu'aux environs de Dresde, puis il revint à Bautzen, réglant toujours ses mouvements sur ceux de Napoléon.

Schwartzemberg se conduisit de même. Il marcha sur Dresde à la fin d'août, croyant Napoléon occupé en Silésie. Napoléon arriva, gagna la bataille, et cet événement confirma bien les alliés dans la pensée d'éviter de le combattre en personne. Trois fois Schwartzemberg fit une nouvelle tentative, et trois fois il se replia à la seule approche de l'Empereur. C'était un jeu joué entre Blücher et lui d'attirer tour à tour Napoléon en Bohême et en Silésie, de fuir le combat, et chercher ensuite à profiter de son absence.

Mais enfin comment suffisait-il aux alliés d'éviter Napoléon? N'avions-nous pas d'autres généraux distingués? Et ne pouvait-on plus espérer de vaincre avec des hommes tels que Macdonald, Ney, Oudinot, Vandamme? Je pense que leurs défaites successives doivent être attribuées à deux principales causes: la composition des généraux et celle des soldats.