Chacun de nous mit à profit le séjour de Dresde pour réparer un peu les pertes qu'il avait faites. Il ne nous restait plus rien, et la plupart des officiers manquaient d'argent. Cependant, à l'aide de l'activité et de l'intelligence si naturelles aux Français, nous vînmes à bout, en peu de jours, de nous procurer du moins le nécessaire. J'éprouvai un grand plaisir à revoir mes anciens amis du quartier impérial et à causer avec eux de notre situation. Je ne trouvai partout que découragement et tristesse. M. de Narbonne m'assura que sans l'affaire de Kulm la paix allait se conclure, mais qu'à présent personne ne pouvait prévoir le terme et le résultat de la lutte où nous étions si imprudemment engagés. Le maréchal Ney venait de quitter Dresde, et j'appris par ses aides de camp qu'il partageait l'inquiétude générale.

Le 1er corps, étant entièrement réorganisé, partit ensuite de Dresde pour prendre part aux opérations de la Grande Armée. Avant d'en faire le récit, je dois revenir sur mes pas et raconter sommairement l'historique des autres corps d'armée pendant la fin d'août et le commencement de septembre.

La défaite du 1er corps à Kulm n'est pas le seul revers qu'aient éprouvé nos armes dans cette première période de la campagne. Aux deux extrémités du théâtre de la guerre, en Silésie et devant Berlin, la fortune nous trahit encore.

J'ai dit que Napoléon avait laissé en Silésie le maréchal Macdonald à la tête de 80,000 hommes, avec la mission de contenir Blücher. Ce dernier avait concentré son armée à Jauer, derrière la Wüthende-Neisse, qui se jette dans la Katzbach au-dessous de Liegnitz. Macdonald voulut l'attaquer dans cette position; mais Blücher, de son côté, avait pris l'offensive. Macdonald fut obligé de changer ses dispositions. Le 26 août, il fit passer sur la rive droite de la Katzbach, à Somochowitz et Niedergrayn, les 11e, 3e corps et 2e de cavalerie, pendant que le 8e corps restait sur la rive gauche de la Wüthende-Neisse. Le 11e corps arriva seul; le 3e corps et la cavalerie, égarés par de fausses directions, se rencontrèrent au défilé de Niedergrayn, qu'ils traversèrent pêle-mêle. Les bataillons et les escadrons, entrant en ligne successivement et à peine ralliés, ne purent porter qu'un faible secours au 11e corps, qui soutenait une lutte inégale. À l'entrée de la nuit, nos troupes furent acculées à la Katzbach et la repassèrent en désordre. Sur l'autre rive, le 5e corps fit sa retraite par Golberg en abandonnant son artillerie. La division Puthod de ce corps d'armée fut prise après s'être vaillamment défendue. Macdonald se retira à Gorlitz, derrière la Neisse. Nous perdîmes 10,000 hommes tués ou blessés, 1,500 prisonniers, l'artillerie des 5e et 11e corps et presque tous les bagages. La pluie tombait sans discontinuer; les torrents étaient grossis, les gués impraticables. Cet accident fut une des principales causes du désastre de l'armée de Silésie.

Pendant ce temps, le maréchal Oudinot devait marcher sur Berlin à la tête des 4e 7e et 12e corps, et 3e de cavalerie. Il avait environ 65,000 hommes, et le prince royal de Suède 90,000. Le 18 août, l'armée française était réunie à Dahne, route de Torgau à Berlin. Oudinot marcha par Baruth et manœuvra ensuite entre la route de Torgau et celle de Wittemberg. Il manquait de renseignements précis sur la situation de l'ennemi. Après plusieurs combats d'avant-garde, il arriva le 22 en arrière des défilés de Blankenfeld, Groosbeeren et Arensdorf. Le 4e corps formait la droite, le 7e le centre, le 12e la gauche. Le 23 août, le 7e corps rencontra à Groosbeeren le gros de l'armée ennemie, et malheureusement ce corps était en grande partie composé de Saxons qui se battirent mollement et finirent par perdre la position de Groosbeeren, en abandonnant à l'ennemi 13 pièces de canon et 1,500 prisonniers. Le 24, le maréchal Oudinot commença sa retraite, que protégea le 7e corps. Elle se fit en bon ordre jusque sous les murs de Wittemberg. L'ennemi nous poursuivit lentement.

Le prince d'Eckmühl était sorti de Hambourg pour appuyer le mouvement du maréchal Oudinot. Il poussa devant lui le général Walmoden, et entra, le 24 août, à Schwerin; il y resta jusqu'au 2 septembre, et se retira ensuite derrière la Stecknitz, vers Ratzebourg. En même temps, le général Girard, venant de Magdebourg, s'avançait sur Belzic avec 5,000 hommes, pour lier le maréchal Oudinot au prince d'Eckmühl. Il resta en position à Liebnitz, en attendant des nouvelles du maréchal Oudinot. Le 27, quatre jours après le combat de Groosbeeren dont il ignorait le résultat, il fut attaqué, et rentra avec peine à Magdebourg, en perdant 1,000 prisonniers et 6 pièces de canon.

Malgré ces trois échecs successifs, Napoléon n'en poursuivit pas moins l'exécution de ses plans. Macdonald et Poniatowski, derrière la Neisse, à Gorlitz et à Zittau, pouvaient encore contenir Blücher. Les 1er, 2e et 14e corps gardaient les défilés des montagnes de la Bohême contre Schwartzemberg. L'Empereur, à Dresde, avait l'œil sur la Bohême et sur la Silésie. Pendant ce temps, il songeait à réunir sous un chef habile les corps d'armée qui venaient d'échouer devant Berlin et qui avaient fort peu souffert, et il espérait tenter avec plus de succès une nouvelle expédition contre la capitale.

Mais déjà Macdonald abandonnait la ligne de la Neisse et se retirait derrière la Sprée; son armée était affaiblie, découragée, et l'ennemi venait de s'emparer d'un convoi considérable qui devait réparer ses pertes.

Napoléon y courut et reprit l'offensive. Le 4 septembre, Blücher, dont le but n'était que de gagner du temps, se retira derrière la Queisse. L'Empereur ne voulut point le poursuivre, afin de ne pas trop s'éloigner de Dresde, centre de ses opérations. Déjà le maréchal Saint-Cyr écrivait, les 3 et 6 septembre, qu'il allait être attaqué. Napoléon, dont la présence était partout nécessaire, reparut, le 6, à Dresde, et nous passa en revue le 7, ainsi que je l'ai dit. L'armée ennemie s'avançait par les routes de Fürstenwald et de Pirna. Déjà Donna était occupé par l'avant-garde.

Le 8, Napoléon marcha en avant avec les 1er, 2e et 14e corps, soutenus par la garde impériale. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait devant lui. Le 9, nous étions à Dohna, le 10 à Liebstadt, Barenstein et Ebersdorf, au pied du Geyersberg, qui nous séparait seul de la plaine de Kulm, où l'on apercevait l'armée ennemie rangée en bataille; mais le passage des montagnes était impraticable pour l'artillerie, et la 43e division (général Bonnet), qui avait occupé le Geyersberg, fut obligée, après un long combat, de regagner Ebersdorf[64].