Mais, qui doit-on accuser de ce désastre? Vandamme avait-il ou non l'ordre de marcher sur Tœplitz? Les autres corps étaient-ils en mesure de le seconder? Les ordres ont-ils été mal donnés ou mal exécutés? À cet égard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le dire, il est à regretter que Napoléon lui-même n'ait pas surveillé davantage l'exécution de ses ordres. Le 28, il écrivait à Gouvion Saint-Cyr de se joindre à Vandamme et de placer les deux corps à Gieshübel. Cependant la réunion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta le 29 à Reinhardsgrimma, à la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul, et le 29 il écrivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napoléon le savait, car le 30 il écrivait au major général que Vandamme marchait sur Tœplitz. Or, comme ce jour même Gouvion Saint-Cyr partait seulement de Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isolé.

Quant au maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mérite de grands reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au général Vandamme pour marcher sur Gieshübel; cependant il n'alla que jusqu'à Maxen, et le lendemain 29, il s'arrêta à Reinhardsgrimma, après avoir fait une lieue et demie, tandis qu'il pouvait prendre à gauche la route de Glasshüte à Fürstenwald, qui ne fut point occupée pendant la journée du 30. Cette route conduisait également à Tœplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le 30 à Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurément, avec un peu d'activité, il eût été en mesure de prendre part à l'affaire du 30, ou au moins de protéger notre retraite.

Enfin le maréchal Mortier fut informé à Pirna que le général prussien Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par conséquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement. Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se trouva seul en présence de toute l'armée ennemie.

Mais la faute la plus impardonnable fut celle du général Vandamme. On comprend qu'il ait été tenté de faire une pointe sur Tœplitz; il en avait prévenu l'Empereur, qui l'avait autorisé par son silence. Il avait même reçu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient sur Annaberg, dans une direction tout opposée; cependant la résistance que son avant-garde éprouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait été mal informé et qu'il allait avoir affaire à l'armée coalisée tout entière. Dans cette situation, au lieu de réunir ses troupes pour faire une attaque sérieuse, il passa la journée à user la 42e et la 1re division dans des attaques partielles où nous eûmes toujours le désavantage. Le soir il ne reçut aucun avis de la marche des autres corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles. Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrivée de la brigade Doucet, que le maréchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna, et que les hauteurs de Nollendorf n'étaient point occupées. Le général Haxo, que l'Empereur avait envoyé près de lui, le conjura alors de se retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il eût suivi ce conseil, nous faisions prisonnière la division du général Kleist, qui nous a été si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite eût été prudente, mais encore il en serait résulté un beau fait d'armes. Nous rentrions en communication avec les maréchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les opérations mieux combinées de tous les corps d'armée auraient complété la victoire de Dresde et sans doute amené la paix. Vandamme ne voulut rien entendre; son obstination causa sa perte et la nôtre. Il était l'auteur de ce désastre; il en fut aussi la première victime, et l'on dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il répétait souvent: «Il n'y a point de petite faute à la guerre; un seul instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs années d'utiles et glorieux services.»

CHAPITRE IV.

RÉORGANISATION DU 1er CORPS.—OPÉRATIONS EN SAXE ET EN SILÉSIE.—DÉFAITE
DU MARÉCHAL MACDONALD À LA KATZBACH, EN SILÉSIE.—DÉFAITE DU MARÉCHAL
OUDINOT À GROSBEEREN, DEVANT BERLIN.—DÉFAITE DU MARÉCHAL NEY À
JUTERBOCH, SUR LA ROUTE DE BERLIN.—RÉFLEXIONS SUR LES ÉVÉNEMENTS DU
MOIS D'AOÛT.—POSITION DES ARMÉES AU 15 SEPTEMBRE.

Le 1er corps, arrivé au camp de Liebenau le 30 août au soir, y passa toute la journée du 31 réuni au 14e. Les généraux Mouton-Duvernet et Philippon allèrent voir le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui accueillit avec sa froideur accoutumée le récit du désastre de Kulm, auquel la lenteur de sa marche n'avait que trop contribué. Je ne crus pas devoir me présenter chez lui; je n'étais que général de brigade; je ne l'avais jamais vu, et le moment était mal choisi pour faire connaissance. Nous passâmes la journée du 31 à prendre quelque repos, et à nous raconter mutuellement ce qui nous était arrivé dans la triste journée de la veille. Plusieurs hommes isolés nous rejoignirent. Le général Pouchelon, blessé le 29, s'était rendu directement à Dresde et ne reparut plus. Je reprochai au colonel Susbielle du 17e de n'être point venu se joindre au 36e, ainsi que je lui en avais envoyé l'ordre au moment où ma brigade fit volte-face pour marcher contre les Prussiens. Il recevait en ce moment, dit-il, des ordres contraires du général Philippon, qui resserrait ses échelons vers la droite. Il suivit donc la 1re brigade et fut entraîné avec elle dans la déroute générale. J'admis l'excuse, et pourtant j'ai toujours regretté d'avoir eu ma brigade morcelée dans une aussi grave circonstance. Sans garder rancune au 17e, je ne puis oublier que le 36e seul m'a suivi, et que le petit nombre d'hommes de ce régiment qui m'entouraient ont tous été tués, blessés ou faits prisonniers à mes côtés. Aussi, après le 59e, où j'ai fait mes premières armes, et le 4e, que j'ai eu l'honneur de commander, le 36e est de tous les régiments de l'ancienne armée celui dont le souvenir m'a toujours été le plus cher.

Le 1er corps fut envoyé à Dresde le 1er septembre pour s'occuper de sa réorganisation. Nous campâmes en avant de la ville, sur la route de Pirna. J'ai dit que ce 1er corps avait perdu la moitié de son personnel: aussi les régiments de quatre bataillons furent réorganisés à deux, et les régiments de deux bataillons réduits à un seul. On plaça à la suite les officiers qui excédaient le nombre nécessaire à la composition de ces nouveaux bataillons. Quant aux sous-officiers et caporaux, il y en eut peu d'excédants; la moitié des cadres comme la moitié des soldats avait disparu dans la tempête. Ma brigade se trouva donc réduite à trois bataillons et la 1re à quatre. Le 17e avait 1450 hommes présents et 73 officiers, dont 26 à la suite; cela faisait 700 hommes par bataillon. Le 36e, qui avait été le plus maltraité, ne comptait que 530 hommes et 23 officiers. Le bataillon du 36e était sous les ordres du commandant Froidure, officier plein de zèle et de dévouement. La 23e division (général Teste) fut réunie tout entière au 1er corps.

Le comte de Lobau remplaça le général Vandamme comme commandant en chef, et conserva le général Revest pour chef d'état-major.

L'Empereur nous passa en revue le 7 septembre, à Dresde; il accorda quelques grâces et pourvut aux emplois vacants. Il nomma général le colonel Chartran, du 25e de ligne (2e division Dumonceau), et lui confia le commandement de la brigade dont ce régiment faisait partie. Le major Fantin des Odoarts, excellent officier, le remplaça comme colonel du 25e. M. Locqueneux, capitaine au 17e, passa chef de bataillon dans son régiment.