Les ordres de Napoléon pour cette même journée prescrivaient au roi de Naples de marcher sur Frauenstein; au maréchal Marmont de suivre la direction de Dippodiswalde; au maréchal Gouvion Saint-Cyr, celle de Maxen. Le maréchal Marmont eut une fort belle affaire en avant de Dippodiswalde; mais le général Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à Reinhardsgrimma entre Dippodiswalde et Dohna. Il avait laissé passer le maréchal Marmont, disait-il, parce que deux corps d'armée ne pouvaient pas traverser ensemble le même défilé. Il était donc en arrière de Marmont, et bien plus encore en arrière de Vandamme, avec lequel il aurait dû se lier.

Vandamme ignorait ces détails; mais il savait que les hauteurs du Geyersberg à sa droite et de Mollendorf sur ses derrières n'étaient point occupées. Cependant il s'obstinait à compter sur l'arrivée du maréchal Mortier ou du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et il résolut de combattre encore le 30 en avant de Kulm. Personne ne partageait ses illusions. Les généraux, les officiers et les soldats manquaient également de confiance. C'est une disposition fâcheuse au commencement d'une bataille. Chacun de nous ne répondait que de sa bravoure personnelle, et quand les mesures sont mal prises, ce n'est pas assez pour réussir.

Le 30 au matin nous formâmes notre ligne de bataille sans être inquiétés. La 42e division, à la droite de Straden, appuyant au bois qui domine le Geyersberg; la 1re division à sa gauche; la brigade Quiot à cheval sur la grande route de Kulm; la brigade de Reuss derrière celle-ci; la brigade Doucet en arrière de Kulm; la brigade Dunesme à la gauche de la grande route; la cavalerie à l'extrême gauche vers Neudorf. Elle aurait dû appuyer à l'Elbe, à Aussig, mais notre armée n'était pas assez nombreuse pour occuper une ligne aussi étendue. On s'était contenté d'envoyer à Aussig le général Kreutzer de la 42e division avec deux bataillons et 400 chevaux; il avait l'ordre de communiquer par sa cavalerie avec le général Dumonceau, et d'empêcher que la gauche de ce général ne fût tournée; ce qui était difficile, à cause de la distance qui sépare Aussig de Kulm, et de notre infériorité numérique.

L'armée russe, commandée par le général Barclay de Tolly, prit position en face de nous. Sa droite débordait notre gauche, que le projet du général était de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea de ce côté. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le général Dunesme. Les brigades Gobrecht et Heimrodt exécutèrent de belles charges; mais l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction d'Arbesau. Le général Vandamme détacha la brigade Quiot pour soutenir la gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite étaient fortement canonnés par l'ennemi. On avait formé la 1re division en échelons, par bataillon, à d'assez grandes distances. Les troupes étaient bien disposées malgré l'échec de la veille; mais un événement funeste rendit toute résistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se retirait en désordre par Glasshüte et Schonenwald, était arrivé sur les hauteurs de Nollendorf. Ce général, apercevant la position de notre armée, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la colline. Ainsi, notre armée, menacée de front par des forces supérieures et débordée sur son flanc gauche, trouvait le défilé par lequel seul elle pouvait opérer sa retraite occupé par l'ennemi. Une retraite régulière devenait impossible; il fallait passer sur le corps des Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la division, et cette gauche était fort en l'air depuis le départ du général Quiot. L'attaque devenait plus vive; déjà la droite de la division commençait à plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas. Pressé par le général Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea lui-même contre les Prussiens. Le 36e était si affaibli que j'avais réuni les deux bataillons en un seul. À cette époque il n'y avait que six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois compagnies furent détachées à l'artillerie; il me resta donc trois compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher moi-même à leur tête avec le major Sicart. La première ligne des Prussiens fut rompue et leurs canons enlevés; mais la seconde ligne nous arrêta et nous ramena bientôt en désordre. Si les généraux Philippon et Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne eût été enfoncée comme la première. Ces deux généraux commencèrent en effet leur retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les serraient de près. Notre cavalerie de l'aile gauche, entièrement débordée, vint se jeter dans leurs rangs; le désordre se mit parmi les équipages; on détela les chevaux. Une masse de fuyards se précipita dans le bois de Geyersberg, et y entraîna les deux divisions. Toute la cavalerie ennemie se répandit alors dans la plaine; les brigades Quiot, Reuss et Dunesme furent rompues à leur tour et se sauvèrent dans les bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion; je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, blessé la veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais été pris cent fois, si je n'avais pas eu la volonté bien arrêtée de ne pas me rendre, «à moins, comme disait le maréchal Ney, qu'on ne me tînt par la cravate.» C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face à face avec des tirailleurs prussiens, qui me parlèrent comme à un des leurs, et ne s'aperçurent de leur méprise que quand je fus éloigné. Ils me tirèrent des coups de fusil, et ne réussirent pas plus à me tuer qu'à me prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je me mis à leur tête; ils furent écrasés en un instant. Je me réunis enfin au 16e de chasseurs, qui, par un effort désespéré, cherchait à se faire jour sur la grande route. Bientôt le feu de l'artillerie prussienne renversa les hommes et les chevaux, et le régiment se dispersa. Je ne songeai plus alors qu'à ma retraite personnelle, en emportant du moins la consolation d'avoir quitté le dernier ce funeste champ de bataille. Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourré où ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombré de fuyards de tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en main; je le lui pris. Après une heure de marche, j'arrivai sur un plateau à l'autre extrémité du bois; un officier de la 2e division, égaré comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la hauteur; cela nous causa quelque inquiétude. Nous entendîmes des commandements en français; c'étaient les généraux Philippon et Mouton-Duvernet, qui se ralliaient à la sortie du bois pour continuer leur retraite. Je me trouvais ainsi réuni à ce qui restait de ma brigade. Je fus reçu avec de grands transports de surprise et de joie; on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et je ne comprends pas que je n'aie pas même été blessé. Nous nous arrêtâmes le soir à Liebenau, où le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait d'arriver de son côté.

Le général Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie légère, parvint à se faire jour sur la grande route et rejoignit le maréchal Mortier à Pirna.

Le général Kreutzer, détaché à Aussig, ainsi que je l'ai déjà dit, ne fut que faiblement attaqué. Il se retira le soir en bon ordre par Biéta, et ramena le lendemain à Kœnigstein ses deux bataillons et le 3e de hussards, en conduisant même quelques prisonniers.

Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit pendant les deux journées 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000. Ainsi, au 31 août, la situation du 17e était de 1,100 hommes, et celle du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers présents; 6 furent tués ou blessés, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand nombre d'hommes blessés ou égarés rentrèrent plus tard, mais je pense que le personnel du 1er corps fut réduit de moitié, ce qui fait une perte de 20,000 hommes. Le général Vandamme fut pris dans la plaine au moment où je venais de le quitter[63].

Les généraux Haxo et Quiot blessés et pris, le général Pouchelon blessé légèrement, le général Heimrodt tué. Les rapports des Prussiens me portent aussi au nombre des morts; 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages enfin tombèrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivâmes à Liebenau en ne possédant que ce que nous avions sur le corps.

L'effet moral de cette défaite fut bien plus fâcheux encore. Il en résulta un découragement qui dura jusqu'à la fin de la campagne. Les jeunes soldats ont besoin de succès, les anciens seuls savent supporter les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus que 20,000 soldats découragés.

Quant aux conséquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent désastreuses. Notre victoire de Dresde avait frappé de terreur les souverains alliés; tout leur désir était de rouvrir des négociations qui, cette fois, auraient été suivies de la paix. Le succès releva leur courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoyé le 31 pour traiter d'un échange de prisonniers, ne fut pas même reçu. Deux jours plus tôt, il eût été accueilli avec empressement.