Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la rive droite de la Narew; il fut mené vivement par le général Gazan, qui le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-même; il le refoula sur une chaussée étroite entre deux bois, sans qu'il pût jamais s'arrêter pour se déployer; et comme le général Gazan avait eu la précaution de le faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux côtés de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux lieues, le fusillant à mi-portée de mousqueterie. Cette attaque eut un succès si prompt, qu'il surpassa mon espérance.

J'entendais une bien vive canonnade à Ostrolenka; j'y envoyai le général Reille, qui était chef d'état-major du corps d'armée; il y arriva bien à propos pour me suppléer: les Russes débouchaient par les trois routes qui arrivent à cette petite ville; ils la canonnaient avec à peu près cinquante bouches à feu, et les officiers qui commandaient les troupes demandaient des ordres.

Je voyais bien que l'on n'était pas très disposé à faire quelque chose pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'étais déterminé à me faire obéir.

J'envoyai ordre au général Reille de tenir Ostrolenka jusqu'à mon arrivée, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan poursuivre son succès, en le prévenant de ne pas aller trop loin, parce que je ne pouvais pas le faire échelonner, ayant besoin de mes troupes à Ostrolenka où je courais.

J'y arrivai comme le général Reille venait de soutenir le choc de l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la ville.

Le général Reille les attendit bravement jusqu'à portée de pistolet; alors, comme ils ne pouvaient plus être protégés par leurs canons, il fit habilement débusquer ses troupes et les accueillit par toute la mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prêtes à leur envoyer: il les arrêta sur place, et son feu continuant avec la même vivacité, il les fit rebrousser chemin.

Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville par le bord de la Narew, furent repoussées par le canon de la rive droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois passé, je fis à la hâte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche; je me déployai en avant de la ville, et après m'être formé, et couvert de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant jusqu'à la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout à l'attaque du général Gazan; je leur pris sept pièces de canon et trois drapeaux. Ils me laissèrent environ mille blessés sur le terrain, mais je ne fis pas un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre, le général Oudinot ayant reçu l'ordre de partir avec son corps pour rejoindre l'empereur.

Je perdis dans cette action le général Campana, qui fut tué; le général Boussard fut grièvement blessé, ainsi que presque tous les colonels des régimens que j'avais engagés.

Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur était bien rempli: les Russes s'en allèrent reprendre la position qu'ils avaient quittée pour venir m'attaquer. La tranquillité de Varsovie fut assurée et la communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-même fut satisfait, il me fit l'honneur de me l'écrire et de m'envoyer le grand-cordon de la Légion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagère de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la Légion-d'Honneur; le général d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait laissé une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif avec soi, Berthier m'adressa une longue dépêche[5] qu'il sema de conseils, d'assertions propres à tempérer la satisfaction que le succès et les félicitations de l'empereur m'avaient causée. Ces conseils, sa longue expérience l'autorisait sans doute à les donner, et je les reçus avec reconnaissance; mais sa constance à reproduire une évaluation dont je lui avais fait connaître l'inexactitude m'étonna. Je le lui témoignai, il persista; de mon côté, je restai bien convaincu que j'avais devant moi les forces que j'aurais à combattre.

CHAPITRE IV.