L'empereur à Osterode.—État de l'opinion.—Fouché.—Agitation du cabinet de Madrid.—Mesures diverses de l'empereur—Le divan arme contre les Russes.—Mission du général Gardanne.

Je me mis en mesure d'exécuter les ordres que m'avait transmis le major-général; je me portai à Pultusk et me mis en communication avec Osterode, où l'empereur s'était établi. J'étais à peine arrivé dans la première de ces deux places, qu'il envoya le maréchal Masséna pour prendre le commandement du cinquième corps, m'enjoignant de le rejoindre le plus tôt possible.

Je le fis en passant par Varsovie, où M. de Talleyrand était encore avec le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas laissé à Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se débitaient auraient gâté l'opinion et le jugement de tous ses membres.

M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait à ménager l'Autriche, à laquelle l'événement d'Eylau donnait la tentation d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir à Vienne des altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans, et que ces différends se seraient volontiers mis sur le compte de la politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand à maintenir l'harmonie. D'un autre côté, il avait à donner de la confiance à la régence polonaise, qui était fort effrayée, précisément au moment où l'empereur lui demandait des efforts en tous genres.

L'administration de l'armée avait été transférée à Thorn; je trouvai l'empereur à Osterode, à peu de choses près comme au bivouac; travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même chambre: il résistait à tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc de Berg et au maréchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la Vistule; lui seul tenait tête. Il venait de recevoir de Paris la nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible; il luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les têtes d'où elle était sortie.

Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine.

Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrière la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du général Defrance l'avait fait circuler.

L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant le général Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il s'occupa moins de tout ce qui se passait à Paris que de ce qu'il avait à faire à l'armée.

Il faisait réunir les élémens du corps du maréchal Lefebvre, qui devait commencer le siége de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient obligé de supprimer le 7e corps, dont les régimens étaient réduits à un bataillon; le maréchal Augereau, qui l'avait commandé, ayant été blessé d'un coup de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau du corps assiégeant.

Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs; enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique composée de troupes de toutes les nations.