Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour l'armée qui marchait sur Tilsitt.

J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de cette grande ville.

En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.

L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital.

Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu, me firent porter mon attention sur une branche d'administration à laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais faite.

Première époque.

«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt, Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen.

«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes; cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes affaires.

«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires dans plusieurs établissemens.

«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à Varsovie.