Il aurait cependant voulu s'unir à cette puissance; mais il vit que son ouvrage de Tilsit était à refaire en entier, puisque la seule guerre que la Russie pouvait faire aux Anglais était par le commerce, qui était protégé à peu de chose près comme auparavant: on vendait à Mayence du sucre et du café qui venait de Riga. Dès lors il ne restait que les inconvéniens du traité de Tilsit, sans aucun de ses avantages; et il se détermina à son alliance avec l'Autriche, avec la résolution de reprendre tous les avantages qu'il avait après Friedland. Depuis le mariage la Russie le voyait bien, ou du moins il ne lui était pas permis d'en douter.

Si la guerre de 1812 avait été heureuse, il n'y a pas de doute que l'Illyrie ne fût point restée détachée de l'Autriche; et c'est pourquoi l'empereur en avait fait un gouvernement séparé, afin de pouvoir la négocier plus facilement.

Maintenant que la France ne porte plus d'ombrage à la Russie, doit-on croire qu'elle se gênera davantage pour exécuter ce qu'elle n'avait pas craint d'entreprendre avant. Il y aurait de la déraison à le penser. Peut-être y mettra-t-elle un peu plus de temps; mais le résultat sera le même. Son commerce la pousse dans la Méditerranée, et il faudra malgré elle qu'elle arrive aux Dardanelles. Il n'y a pas un Grec qui n'en soit convaincu et ne l'attende. Les Russes n'ont que des armes à porter à cette population, qui tend à sortir du joug qui pèse sur elle, et les Russes le savent.

CHAPITRE IX.

L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur Alexandre.—L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.—Le roi et la reine de Prusse à Tilsit.—Formation du royaume de Westphalie.—M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se rappeler le sort de son père.

L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des abandons.

Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes, mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution: elle fut donc obligée d'y souscrire.

L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions acquis.

Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards, beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux.

Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M. de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours après.