L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles.
À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle perdit Magdebourg.
La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires, formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.
La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la domination de la Saxe.
L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.
Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu son rappel.
Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus amis, ton maître et moi.»
CHAPITRE X.
Retour de l'empereur.—Ivresse de la France.—Fêtes: Opéra de
Trajan.—Mission pour Saint-Pétersbourg.—Instructions de
l'empereur.—Mon arrivée à Pétersbourg.—Exaspération contre les
Français.—J'ai peine à trouver un logement.—L'empereur Alexandre.
Après la paix de Tilsit, l'empereur revint à Koenigsberg; il n'y resta que peu de temps, après quoi il partit pour Paris en passant par Dresde, où il s'arrêta deux jours.