CHAPITRE XI.

Pétersbourg.—Fêtes de Petershoff.—Les princes de la maison de Bourbon se retirent soudainement.—Communications de l'empereur Alexandre à cet égard.—Réponse de l'empereur Napoléon.—Les princes peuvent venir habiter Versailles.—Mission de M. de Blacas.—Ma biographie.—Allusions de l'impératrice.

Au moment de mon arrivée à Pétersbourg, on récitait publiquement, dans les églises, des prières contre nous et particulièrement contre l'empereur Napoléon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis tout ce qu'on y avait semé. Pendant cette rigoureuse quarantaine à laquelle je fus soumis, j'employai mon temps à visiter tout ce que cette belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu moi-même, dans des églises, réciter les prières dont je viens de parler; il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus, et qu'il les fit cesser aussitôt.

Pétersbourg est bâti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir été remarquée dans les villes anciennes dont le nom seul nous est resté. On n'y voyait pas encore de musée ni d'académie de belles-lettres; mais le germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de temps, ce pays fera peut-être trembler le monde. Ses peuples sont neufs et vigoureux; ils ne sont point énervés par la jouissance; chaque guerre qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains qui gouvernent des pays riches et des peuples aisés, que d'ouvrir leurs barrières à ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien apporter que le fléau inséparable d'une multitude avide de jouissances qui lui étaient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le chemin, qui les empêchera d'essayer de le reprendre?

J'ai eu occasion de voir les fêtes de Petershoff. C'est un très beau spectacle: je l'ai trouvé assez ressemblant à celui que présentent en France les fêtes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette résidence; mais j'ai trouvé la classe des bourgeois et artisans russes plus aisée et étalant plus de luxe dans sa mise extérieure qu'on ne le voit dans la classe correspondante en France.

Petershoff a été construit à l'imitation de Marly près Saint-Germain. La cour y a une quantité de petits pavillons isolés les uns des autres, et contenant chacun tout ce qui est nécessaire à l'établissement complet d'une maison de représentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de ces petits pavillons pour le temps que durèrent les fêtes de Petershoff, et il eut la bonté de s'occuper de moi les jours où le public et la cour étaient tout occupés de lui.

Les fêtes ont régulièrement lieu pendant les premiers jours d'août. On y célèbre le jour de naissance ou de nom de sa majesté l'impératrice-mère. Elle donne à toute la Russie l'exemple d'une grande piété et de grandes vertus; sa protection est accordée à tous les établissemens de charité, et, en général, son nom est inséparable des actes de bienfaisance de ce pays-là.

C'est au retour de Petershoff à Pétersbourg que j'appris la nomination de M. de Champagny au ministère des relations extérieures, et celle de M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand-électeur; on apprit aussi, par le gouverneur de Mittau, le départ des princes de la maison de Bourbon, qui étaient retirés dans cette résidence. Ils s'étaient embarqués pour la Suède: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je me rappelle très bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher tout exprès, et me dit: «Général (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de mon gouverneur à Mittau.» Il me montra la lettre, qu'il avait eu la bonté de faire traduire en français. «Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me rend compte du départ inopiné du comte de Lille et de sa famille; je n'en ai pas été prévenu d'une autre manière, et n'ai reçu à l'avance, ni même au moment de leur départ, aucune communication relativement à cette résolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les déplacemens de cette famille ont été, en France, les précurseurs d'agitations, et je serais désespéré que l'empereur crût que j'y ai la moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il eût la moindre chose à redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte de Lille, quoiqu'il résidât à Mittau. En partant pour la Moravie, en 1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite.

«Je suis persuadé, qu'à moins d'événemens bien extraordinaires que l'intelligence humaine ne peut pas prévoir, cette famille ne remontera jamais sur le trône; elle finira comme celle des Stuarts.»

Je reçus cette communication avec le respect que je devais, et conformément aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte à l'empereur Napoléon.