Ce départ me surprit; je ne savais à quoi l'attribuer. Je me mis à écouter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite précipitée était attribuée à quelques démarches de ma part. L'on ne craignait pas même de répandre, qu'on avait laissé entrevoir à la famille royale qu'elle n'était pas à l'abri d'une nouvelle entreprise semblable à celle qui avait été tentée lorsqu'elle habitait Varsovie. Tout cela étant de l'énigme pour moi, je n'en devins que plus curieux, et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-même, qu'effectivement il y avait eu une entreprise formée contre les jours du comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait été long-temps incertaine là-dessus, mais qu'il avait fini par reconnaître que c'était l'oeuvre de quelque basse intrigue à laquelle un gouvernement comme celui de l'empereur Napoléon n'avait pu jamais avoir part. Ce ne fut qu'après mon installation au ministère, en 1810, que je pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une suite sérieuse; et j'appris que les soupçons s'étaient arrêtés sur un sieur Galomboyer, chef de division aux relations extérieures de France, qui, à cette époque-là, avait effectivement paru à Varsovie; qu'il y avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en était parti subitement lorsque tout fut découvert, était revenu en France, et était mort peu de temps après son arrivée, sans avoir été réemployé.
Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien étaient naturelles les craintes du roi, en voyant arriver à Pétersbourg un ministre de l'empereur, et qui était en même temps un homme de sa confiance.
Je donne ces détails au public, parce qu'il existe encore des contemporains de l'époque où ces faits ont eu lieu, et qui pourront juger de leur véracité.
J'étais encore occupé d'éclaircir cette affaire, lorsque je reçus la réponse que l'empereur fit à ma dépêche; elle était conçue en ces termes:
«M. le général Savary, j'ai reçu votre lettre de … Remerciez l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a chargé de me faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre importance à ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter la Russie, il peut venir à Versailles, je ferai pourvoir à tout ce qui lui sera nécessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.»
Je suis très sûr d'avoir laissé cette lettre dans le nombre de celles que j'ai remises à mon successeur, comme document appartenant à l'ambassade: s'il l'a conservée, elle doit se retrouver dans le dossier du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma vie qu'elle est vraie, à de très légers changemens près dans les expressions de la dernière phrase. Je l'ai laissée dans les dossiers de ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore quelques cas semblables, il fût dispensé d'en écrire à Paris pour connaître les intentions de l'empereur sur cette matière.
Lorsque cette lettre me parvint, cette question était déjà loin, et il n'en fut plus fait mention dans les conversations subséquentes: il y en avait une autre qui m'occupait dans ce moment-là. L'empereur Napoléon, d'après les arrangemens de Tilsit, avait érigé la Hesse, avec quelques pays qu'il y avait réunis, en royaume de Westphalie, et y avait placé le prince Jérôme, le plus jeune de ses frères. Le mariage de ce prince avec la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure à Paris, et l'on m'avait envoyé des lettres des nouveaux époux pour leur tante l'impératrice-mère de Russie: je ne voulais point faire une affaire ministérielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre caractère officiel que celui que la bonté de l'empereur Alexandre m'accordait; ce fut donc à lui-même que je confiai les deux lettres, en ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais à l'impératrice-mère pour nous, m'avait ôté le courage de lui demander la permission de les lui remettre moi-même.
L'empereur Alexandre les reçut, en me disant qu'il s'en chargeait; il partait pour Paulwski, où résidait sa mère, et effectivement je reçus le lendemain les deux réponses aux deux missives dont il avait daigné se charger; elles étaient accompagnées d'une lettre de l'empereur Alexandre pour moi, qui aurait satisfait la vanité d'un premier-ministre. J'envoyai le tout à Paris, cherchant par tous les moyens possibles à persuader à l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et j'ajoutai que je ne pouvais qu'être satisfait de tout ce que je voyais.
Il y avait à Pétersbourg, comme envoyé de M. le comte de Lille, M. de Blacas; il y était arrivé peu de temps après moi. Les affaires qu'il pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles étaient purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demandé son éloignement, si même j'avais laissé entrevoir que cela me faisait plaisir, j'aurais été satisfait à l'instant; mais j'étais si loin de cette pensée, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur laquelle il avait de la peine à obtenir satisfaction, j'ai contribué à faire disparaître les difficultés qu'il rencontrait; non pas que j'en aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employé un moyen qui a également réussi.
M. de Blacas avait, entre autres choses, à solliciter des réparations d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse d'Angoulême. Était-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins on le disait dans la société; le fait est que, soit crainte d'un côté de se mettre l'envoyé de la France à dos, ou, ce qui est vraisemblable, le peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir. Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accordée a été de m'expliquer là-dessus en termes catégoriques, vis-à-vis des personnes auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que les réparations qu'on sollicitait fussent exécutées, et me chargerais d'y faire face, bien persuadé que je serais approuvé par l'empereur. Cela fut droit à son adresse, et M. de Blacas a sûrement ignoré ces détails.