Au milieu de l'ennui dont j'étais accablé, et de la tristesse qui était entrée dans mon esprit, j'étais allé dans un grand magasin de librairie: en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques pamphlets imprimés en Angleterre, contre les Français, et particulièrement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus complète que je pus réunir; ma voiture en était pleine: je les ai lus tous d'un bout à l'autre; et, comme véridiquement parlant, c'était un tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine à deviner même ce que les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la philosophie pour en supporter la lecture.

C'étaient cependant ces méprisables productions qui avaient formé l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre ministre de la police n'avait fait paraître aucune réponse à tous ces mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages, accompagnée de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre n'était flatté: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochère; que je m'étais engagé, à la suite de quelque mauvaise action, pour me dérober à la justice; et qu'à travers les désordres de la révolution, j'avais fait remarquer ma perspicacité dans les scènes sanglantes dont elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu répondre à cette injurieuse assertion; mais enfin cette idée était logée dans toutes les têtes.

Mon portrait moral était encore pire, et à en croire ces lumineux directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait guère d'exécuteur de hautes-oeuvres qui eût mieux mérité que moi les épithètes qu'ils me prodiguaient.

Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'être présenté sous ces couleurs à l'opinion des étrangers, qui pouvait toujours réagir un peu sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait, ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du mépris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il n'en est resté dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus d'une fois l'occasion de me venger.

Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon esprit à aider aux plaisanteries que l'on cherchait à m'en faire. On a tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnête homme, que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je me rappelle qu'un jour je dînais chez l'empereur de Russie; il n'y avait jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impératrice régnante me fit l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: «Général, de quel pays êtes-vous?—Madame, je suis de la Champagne.—Mais votre famille est-elle française?—Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de Sedan, qui est le pays où l'on fait les beaux draps.—Je vous croyais étranger, on m'avait dit que vous étiez Suisse.—Madame, je vois ce que votre majesté veut dire; je sais qu'on l'a écrit; j'ai lu tout cela, et je la prie de ne pas arrêter son opinion sur de pareilles productions.» L'impératrice vit que je l'avais devinée, et la conversation en resta là. Le hasard avait fait que le même jour j'avais lu ce qui me concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impératrice de Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vérité, et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du côté où elle devait être.

Différentes petites circonstances de cette espèce contribuèrent à me rendre la société moins défavorable, et, peu à peu, je parvins, non sans peine, à me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles, quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranchée; et comme les extrêmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par la suite, autant à faire pour me dérober aux prévenances du grand monde que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs.

Je ferai observer ici que c'était précisément dans ce temps que l'ambassadeur de Russie arrivait à Paris. Je m'étais employé à le recommander, ainsi que toute sa suite, à tout ce que les cercles de cette capitale présentaient de dames aimables; je n'en avais excepté aucune. Paris était enivré de plaisir lorsqu'ils y arrivèrent: on les invitait partout, et certes, alors, je n'étais pas payé de retour en Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premières dépêches d'un ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frappé son esprit en arrivant, laquelle dépend aussi fort souvent de l'accueil qu'il a reçu tant du souverain que de la société.

Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'être bien dédommagé de toutes les bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais évité un accueil pareil à la légation russe qui allait à Paris.

CHAPITRE XII.

Les Turcs refusent notre médiation.—Le général Guilleminot.—L'empereur Alexandre va inspecter son armée.—Invitation de l'impératrice.—Questions de cette princesse sur le goût de Napoléon pour le spectacle.—Surprise de Copenhague.—Indignation que cet attentat cause en Russie.