Le grand-duc de Berg envoya cette lettre à l'empereur, et le prévint qu'il marchait, avec l'armée, sur Madrid, où il entra dans les premiers jours d'avril 1808.
CHAPITRE XVIII.
Réflexions de Napoléon au sujet de la révolution d'Aranjuez.—Je pars
pour Madrid.—Instructions que me donne l'empereur.—L'infant don
Carlos.—L'épée de François Ier.—Lettre de l'empereur au grand-duc de
Berg.
L'empereur reçut ce courrier, à Saint-Cloud, un samedi soir. Le lendemain, dimanche, à la messe, il paraissait un peu préoccupé, quoique cela ne fût pas son habitude. Il avait fait partir la veille son ambassadeur, M. de Tournon, pour porter au grand-duc de Berg de nouvelles instructions.
Il m'envoya chercher, après que tout le monde fut retiré, et, me conduisant dans le parc, où nous restâmes deux heures, il me parla ainsi:
«Vous allez partir pour Madrid. On me mande de cette ville que le roi Charles IV a abdiqué et que son fils lui succède, et en même temps l'on m'apprend que cela est arrivé à la suite d'une révolution dans laquelle le prince de la Paix paraît avoir succombé, ce qui me donne à penser que l'abdication du roi n'a pas été volontaire. J'étais bien préparé à quelques changemens en Espagne; mais je crois voir, à la tournure des affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais. Voyez notre ambassadeur, et dites-moi ce qu'il a fait dans tout cela. Comment n'a-t-il pas empêché une révolution que l'on ne manquera pas de m'attribuer, et dans laquelle je suis forcé d'intervenir? Avant de reconnaître le fils, je veux être instruit des sentimens du père: c'est lui qui est mon allié, c'est avec lui que j'ai des engagemens; et s'il réclame mon appui, je le lui donnerai tout entier, et le remettrai sur le trône en dépit de toutes les intrigues. Je vois maintenant qu'il avait raison d'accuser son fils d'avoir tramé contre lui: cet événement le décèle; et jamais je ne donnerai mon assentiment à une pareille action, elle déshonorerait ma politique et tournerait un jour contre moi.
«Mais si l'abdication du père est volontaire, et, pour qu'elle le soit, il faut qu'elle en porte les caractères, au lieu que celle-ci n'a que ceux de la violence, alors je verrai si je puis m'arranger avec le fils comme je m'arrangeai avec le père.
«Lorsque Charles-Quint abdiqua, il ne se contenta pas d'une déclaration écrite, il la rendit authentique par les cérémonies d'usage en pareil cas, il la renouvela plusieurs fois, et ne remit le pouvoir seulement qu'après que tout le monde fut convaincu que rien autre chose que sa volonté ne l'avait porté à ce sacrifice.
«Cette abdication avait un bien autre caractère que celle d'un souverain dont on viole le ministère, et que l'on met entre la mort et la signature de cet acte.
«Rien ne pourra me le faire reconnaître, avant qu'il ne soit revêtu de toute la légalité qui lui manque; autrement, il suffira d'une troupe de traîtres qui s'introduira, la nuit, chez moi, pour me faire abdiquer et renverser l'État.