«Si le prince des Asturies règne, j'ai besoin de connaître ce prince, de savoir s'il est capable de gouverner lui-même, et, dans ce cas, quels sont ses principes.
«S'il doit gouverner par ses ministres, je veux savoir par quelle intrigue il est dominé, et si nos affaires pourront rester à cette cour sur le pied où elles étaient à la cour du roi son père.
«Je ne le crois pas, parce que les extrêmes se touchent en révolution; et il est vraisemblable qu'un des grands moyens de popularité du nouveau roi aura été l'intention manifestée de suivre une marche opposée à celle de son père, qui, lui-même, m'avait déjà donné de l'inquiétude après Iéna.
«Sans doute les alentours du prince des Asturies seront différens, et il fera bien; cela m'importe peu. Le roi son père trouvait bien la manière dont il s'était établi, ce n'était pas à moi à le désapprouver: j'avais fini par m'en accommoder et par m'en trouver très bien.
«Je voudrais pouvoir m'établir sur le même pied avec le fils, et finir d'une manière honorable avec le père.
«Si, comme je le crains, le fils a donné dans une marche opposée, il se sera entouré de tout ce que le roi Charles IV avait éloigné de sa cour et de ses affaires; alors je dois m'attendre à avoir des embarras, parce que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que ceux-ci, ayant attribué leur disgrâce à l'influence de la France, ne laisseront échapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse le temps et les moyens.
«Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rétablir la Pologne, dont les sentimens étaient tout à moi. La confiance que j'ai eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables à celles dont j'ai heureusement triomphé, m'a fait abandonner mon projet, à la renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se rendrait médiateur de la paix à laquelle je désire enfin amener l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgré tout ce que la Russie a à souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre!
«Il faudrait que l'on eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait que, n'ayant retiré que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par là, à cette puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la déclaration de guerre des Russes leur fait perdre.
«Je crains tout d'une révolution dont je ne conçois ni la direction ni l'intrigue; le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec l'Espagne; elle serait une sorte de sacrilége (ce fut son expression); mais je ne balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut gouverner cet État adoptait une politique semblable.
«Je me trouverais alors dans la même position où se trouva Louis XIV, lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit que c'était par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de ses petits-fils sur le trône d'Espagne, un archiduc d'Autriche y eût été appelé; dès-lors l'Espagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre, et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre maritime accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en Roussillon et en Navarre.