«Voilà le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son petit-fils; à la vérité il avait pour lui le testament de Charles II, qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, et malgré la légitimité de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc Charles sur le trône d'Espagne.

«Ici ce n'est pas le même cas: le trône est occupé, il a même des héritiers; cela rend la question plus compliquée, mais cela ne change rien à la politique ni à l'intérêt des peuples; et la France a aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-là, le même besoin de rester alliée de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre.

«Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix, et je n'avais que très peu de changemens à lui demander. Nous aurions bientôt été d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succombé, parce que nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai fait marcher ne sont que des enfans et des dépôts.

«Mais si l'Espagne veut prendre une marche opposée, je ne balancerai pas à y entrer, parce que ce pays peut, un jour, être gouverné par un prince belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette nation, et qui finira peut-être par se mettre en tête de faire rentrer le trône de France dans sa famille; voyez où on en serait en France si cela arrivait: c'est à moi à le prévoir et à en ôter les moyens à celui qui pourrait l'entreprendre.

«Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt à le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne connais pas.

«Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie pour le faire succéder à son père; il faudra que cet acte soit purifié par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis m'arranger avec le fils ni avec le père, je ferai maison nette; j'assemblerai les cortès, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je suis prêt pour ce cas là.

«Je vais me rendre à Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai à
Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forcé.»

Il me congédia, et je partis le même jour pour Madrid.

Chemin faisant, je rencontrais presqu'à chaque poste un courrier espagnol qui allait à Paris, avec des dépêches pour l'ambassadeur d'Espagne, que le nouveau roi s'était empressé d'accréditer près de l'empereur.

Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuñez, chambellan de la cour d'Espagne; il était porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour l'empereur, et allait à Paris.