Dantzick, dès ce moment, n'eut plus de communication avec sa métropole (Koenigsberg) que par la langue de sable qui sépare le Frisch-Haff de la mer.
La droite de l'armée, qui avait passé à Varsovie, eut bientôt rencontré les Russes; ils se retirèrent par des plaines de terre noire et légère qui étaient transformées en étangs de boue: il fallait quadrupler les attelages de l'artillerie pour la faire avancer; aussi en avaient-ils laissé une bonne partie en chemin.
L'empereur faisait manoeuvrer les corps qui avaient paru à Thorn, pour venir couper la route de Preuss-Eylau à Varsovie, de manière à faire abandonner ce chemin aux Russes; mais malheureusement ils trouvaient aussi de la boue, et ne marchaient qu'à très petites journées pour ne pas abandonner leur artillerie.
Le besoin de subsistances se fit bientôt sentir; on trouvait de quoi se chauffer et nourrir les chevaux, mais aucun chariot de vivres n'était encore entré même à Varsovie, et d'ailleurs il n'aurait pu arriver où était l'armée; il n'y avait donc que la gaîté du caractère du soldat qui pouvait lui donner la force de supporter toutes ces privations et toutes ces fatigues. L'empereur se montrait beaucoup au milieu d'eux dans ces momens de souffrance; il était toujours à cheval, et ne s'épargnait ni à la boue, ni à la fatigue, ni aux dangers: aussi les soldats l'accueillaient-ils toujours avec plaisir. Il causait avec eux; souvent ils lui disaient les choses les plus singulières; un jour qu'il faisait un temps affreux, l'un d'eux lui dit: «Il faut que vous ayez un fameux coup dans la tête, pour nous mener sans pain par des chemins comme ça.» L'empereur répondit: «Encore quatre jours de patience, et je ne vous demande plus rien; alors vous serez cantonnés.» Et les soldats de répondre: «Allons, quatre jours encore; eh bien! ce n'est pas trop, mais souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls après.» Il aimait les soldats qui prenaient la liberté de lui parler, et riait toujours avec eux; il était persuadé que ceux-là étaient les plus braves.
À force d'opiniâtreté et de patience, on parvint enfin à joindre l'armée russe à l'entrée de la forêt, au-delà de la petite ville de Pultusk, où elle s'était formée pour couvrir la route qui mène par Macloff à Preuss-Eylau, ainsi que celle qui mène par Ostrolenka vers Grodno.
L'empereur la fit attaquer sur-le-champ. On avait de part et d'autre très peu de canons, de sorte que la mousqueterie fut vive; et comme à chaque heure il nous arrivait quelque nouveau corps qui parvenait à se tirer de la boue, nous eûmes, vers trois heures après midi, une supériorité numérique si forte, que l'on attaqua de front la ligne russe, qui fut rompue et dispersée dans les bois. On la poursuivit pendant plusieurs jours. La partie de cette armée qui avait pris la route de Preuss-Eylau tomba sur une suite d'échelons de corps de troupes qui lui firent éprouver des pertes considérables, et lui prirent environ cinquante ou soixante pièces de canon, avec sept ou huit mille hommes prisonniers.
L'empereur tint parole aux troupes: il trouva qu'il y aurait eu de l'inhumanité à leur en demander davantage; il fit prendre des cantonnemens à l'armée.
Elle fut placée à cheval sur la Vistule, l'infanterie le plus resserrée possible; la grosse cavalerie sur la rive gauche. La cavalerie légère eut un mauvais hiver à passer, parce qu'elle resta dans le pays qu'avaient abandonné les deux armées, et où elle fut sans cesse harcelée par les cosaques.
L'armée russe se retira jusque derrière la Pregel, occupant Koenigsberg comme point central.
L'empereur vint s'établir à Varsovie; c'était le 1er janvier 1807: il comptait y rester jusqu'au retour de la belle saison, et employer ce temps à tâcher de faire la paix.