—«Monsieur, repris-je, ce n'est pas moi qu'on abuse. Le roi est parti de Madrid avec l'intention d'aller voir l'empereur, et vous ne pouvez me nier qu'en ce moment même les relais ne soient placés sur la route d'ici à Bayonne. Croyez-vous que la remarque ne m'en sera pas faite? il y a donc un motif pour ce changement. Que vous ne me le disiez pas, je le conçois, vous en êtes le maître; mais que vous prétendiez m'abuser par une question d'étiquette, j'en croirai ce que je voudrai, et ne serai point votre dupe. Je ne vous ai point pressé de partir, et j'ai commencé par vous dire que je n'avais près de votre maître aucun caractère.
«Puisque vous soumettez à l'étiquette la situation du roi, par la même raison, nous nous conformerons à la nôtre, qui a aussi ses difficultés; de cette manière, les deux souverains viendront chacun de leur côté jusqu'à l'extrémité du pont de la Bidassoa.»
Cevallos. «Mais c'est ainsi que cela devait être, et que cela s'est déjà passé.»
—«Fort bien, Messieurs, il y aura encore à faire mesurer exactement la longueur du pont, afin que chacun fasse le même nombre de pas. J'ajouterai à tout cela une observation: c'est que l'empereur n'a pas manifesté le désir de cette visite d'étiquette; vous viendriez à Irun[33], qu'il ne serait pas obligé de venir à Saint-Jean-de-Luz[34]. Attendez-vous de lui qu'il vienne vous reconnaître roi d'Espagne, et peut-être vous prêter foi et hommage pour le Roussillon? Mais, Monsieur, aux yeux de l'empereur, le trône d'Espagne n'est pas vacant, c'est Charles IV qui l'occupe. S'il nous appelle à son aide, il nous trouvera prêts à le servir; à quoi bon alors prendre tant de soins de ce que l'on fera et de ce que l'on croit ne devoir pas faire. L'étiquette sur laquelle vous vous appuyez ne peut apporter de difficultés dans une question où elle n'a point de droits; si c'est elle qui est la règle de votre conduite, elle ne permettait peut-être pas au roi de sortir de Madrid, dans ce cas-ci; et si vous avez eu d'autres motifs pour porter le roi à cette démarche, ce qui est plus vraisemblable, c'est à vous à juger si vous avez assez fait en l'amenant jusqu'ici, et à réfléchir aux conséquences qui peuvent être le résultat d'une réticence sur laquelle on pensera ce que l'on voudra, puisque vous ne voulez en donner aucune explication.»
Le chanoine Escoiquiz prit la parole, et, de son lit, me répondit qu'il était inutile de me cacher l'inquiétude où l'on était; qu'il revenait de tous côtés que l'empereur était mal disposé pour le roi, et qu'il ne le reconnaîtrait pas. Il ajouta: «Combien il serait malheureux pour moi et pour ces messieurs, en voulant servir le roi, d'être cause de sa perte.» Enfin, il me dit que cette idée s'était emparée d'eux, et qu'il ne pouvait me dissimuler tout le chagrin qu'il en éprouvait.
«À cela, je n'ai rien à répondre; il ne m'est rien parvenu depuis mon départ de Paris, et je ne suis point autorisé à donner à l'instruction de l'empereur une autre interprétation que celle qui était manifestée par les sentimens dans lesquels il m'a parlé en m'envoyant en Espagne. Je n'y ai rien aperçu qui pût faire augurer ce que vous craignez. Si, depuis, le roi a appris quelque chose de plus, comme je l'ignore, je ne puis m'en faire juge. Vous ne m'avez pas manifesté cette crainte-là en partant de Madrid; elle vous est venue depuis; il faut prendre garde ici d'attirer le mal que vous redoutez. Je ne puis vous guérir de la peur; c'est à vous à voir si elle est fondée.»
Cevallos. «Mais nous n'avons pas besoin de l'empereur; nous nous arrangerons bien sans son secours; nous ne voulons rien avoir à faire avec lui.
—«Monsieur, voilà une mauvaise réponse, parce que l'on ne fait pas ce que l'on veut en ce monde; et si l'empereur veut avoir affaire avec vous, il faudra bien malgré vous avoir affaire avec lui.»
Cevallos. «Mais pouvez-vous assurer le roi que l'empereur le reconnaîtra.
—«Je n'en sais rien; je ne suis autorisé ni à l'affirmer ni à en douter, et il n'y a rien à arguer de ce que je puis dire là-dessus, parce que je ne connais rien de la détermination de l'empereur. Mais je crois en conscience qu'avant tout il veut éviter une guerre avec l'Espagne. Il m'a dit, en m'en parlant, qu'il la regarderait comme une guerre sacrilége; mais aussi je suis convaincu que sa détermination sera subordonnée à ce qu'il aura appris et à ce qu'il jugera par ce qu'il verra. Tout cela dépend de vous. Descendez dans votre conscience, et voyez si ce qui s'y trouve est conforme à ce que l'empereur peut désirer. Surtout ne croyez pas l'abuser; vous savez qu'il est difficile de le tromper.»