«Je ne crois pas que vous parveniez à être en Espagne, avec le prince Ferdinand, sur le même pied qu'avec son père, quoiqu'il le promette: cela ne dépendra pas de lui, et c'est l'espérance qu'il a donnée à ses adhérens de secouer le joug de la France, qui lui a prêté toute la force d'opinion qui, dans ce moment, s'est ralliée à lui, au point que lutter contre ce prince serait lutter contre la nation, qui nous sera entièrement opposée sur ce point.
«Il manifeste les meilleures dispositions pour Votre Majesté; mais il est tourmenté de tout ce qu'on lui dit: que Votre Majesté ne le reconnaîtra pas; qu'une fois arrivé à Bayonne, il ne pourra plus en sortir. Il a de la peine à se le persuader; mais néanmoins cela occupe son esprit, et paraît lui avoir fait prendre la résolution de rester à Vittoria.
«Pour gouverner par lui-même, il ne le peut pas; il a reçu une éducation de palais, et n'a pas la première idée d'une affaire de gouvernement. Ce seront des ministres qui feront tout pendant qu'il trônera, et ses ministres me paraissent avoir des principes qui ne vous conviendront guère.»
L'empereur répliqua: «Voilà une affaire qui se présente mal; mais où a-t-il pris que je ne le reconnaîtrais pas: cela dépendra de lui, sinon je remets son père sur le trône. Je m'accommodais si bien avec lui qu'avant d'être instruit des projets du prince des Asturies, je faisais des voeux pour qu'il vécût cent ans; mais s'il faut que je me brouille avec le fils, je ne commencerai pas par faire ce qu'il désire de moi: j'aime mieux voir sur le trône d'Espagne un de mes amis qu'un de mes ennemis. D'où lui vient donc cette peur qu'il a conçue de moi?
—«Plusieurs causes y ont concouru: d'abord sa position, qui le rend inquiet. Peut-être se reproche-t-il quelque chose, je n'en sais rien; et comme il est naturellement timide, il a conçu beaucoup de frayeur du grand-duc de Berg, dont il se plaint beaucoup, comme voulant le dépopulariser, et cherchant à lui nuire personnellement; il a cru voir dans cette conduite la conséquence des ordres donnés par V. M., et cela lui donne à penser.
«Par exemple, le grand-duc insiste chaque jour pour obtenir la liberté du prince de la Paix; il a mis là toute sa sollicitude, et semble n'être venu en Espagne que pour le délivrer, tandis que, d'un autre côté, il met tout en oeuvre contre le prince des Asturies. Il y a au moins de la maladresse à vouloir détacher la nation d'un prince qui est l'objet de son culte en ce moment, et d'employer tous ses moyens à en protéger un autre qui est l'objet de son exécration: la moindre conséquence d'une telle conduite est un cri de vengeance contre nous, et l'on part de là pour déranger toutes les têtes et les préparer aux troubles.»
L'empereur répondit: «Je n'ai pas dit un mot qui ressemble à ce que vous me dites. Il faut que le grand-duc de Berg soit fou.
—«Je ne le crois pas si fou; mais il fait beaucoup de calculs dans lesquels il se trompe, sans doute; et je ne serais pas surpris qu'il eût envisagé les choses comme devant tourner à son profit. Il paraît s'être mis dans la tête qu'il remplacera le roi d'Espagne.»
L'empereur ne put s'empêcher de rire. Il me demanda ce que pensaient les ministres du prince Ferdinand.
«Les ministres du prince sont tout aussi inquiets que lui, et partagent la résolution qu'il a prise d'attendre à Vittoria, après cependant lui avoir conseillé de partir de Madrid. Je crois que c'est à Burgos qu'ils ont commencé à être atteints de frayeur, autant par ce qu'on leur aura dit dans cette ville, que par ce qu'ils auront pu recevoir de Madrid, d'où on leur expédie un courrier tous les jours; et je crois qu'après le départ du roi, le grand-duc de Berg aura voulu aller trop vite en besogne, et qu'on le leur a écrit.