«Les ministres du prince des Asturies sont des hommes de parti: ils ont une manière d'envisager cette révolution qui ne vous conviendra pas, du moins je le pense; d'ailleurs la plupart ne connaissent pas assez les affaires de leur pays, et il n'est pas possible que l'Espagne n'ait pas des hommes plus forts que ceux-là. Si V. M. ne trouve pas un moyen de les appeler près d'elle, elle aura mille peines à savoir la vérité, d'autant plus qu'il n'est pas certain que le prince des Asturies vienne à Bayonne.

—«Il faudra cependant bien que nous nous entendions ici ou ailleurs; autrement, comment s'arranger?

—«Alors il faut que V. M. lui rende de la sécurité.»

Il était très tard, l'empereur était fatigué, et il me congédia en me disant: «Nous verrons cela demain, la nuit porte conseil. Je ne fais aucune difficulté de lui écrire, si nous devons nous entendre; mais c'est que, dans le cas contraire, il sera autorisé à dire que je l'ai attiré dans un guet-à-pens, et, dans le fait, cela en aura l'air. D'un autre côté, s'il ne vient pas, je marche pour m'entendre avec le père, et assembler les cortès à Madrid. Si le prince des Asturies avait été bien conseillé, j'aurais dû le trouver ici; mais je conçois, d'après tout ce que vous me dites, qu'il a eu peur des démonstrations du grand-duc de Berg. Allez vous reposer, et tenez-vous prêt à partir demain.»

Il me fit effectivement appeler le lendemain, après qu'il eut reçu l'estafette de Madrid. Il y répondit par le courrier qui m'accompagna, et me remit une lettre pour le prince des Asturies, en me disant: «Allez le trouver et remettez-lui cette lettre de ma part. Laissez-lui faire ses réflexions. Il n'y a pas de finesse à employer, cela l'intéresse plus que moi; qu'il fasse ce qu'il voudra. Sur votre réponse, ou sur son silence, je prendrai mon parti, ainsi que des mesures pour qu'il n'aille pas ailleurs que près de son père.» Il ajouta: «Voyez où mènent les mauvais conseils; voilà un prince qui, peut-être, ne régnera pas dans quelques jours, ou qui apportera à l'Espagne une guerre avec la France. Parbleu, les peuples sont bien à plaindre lorsqu'ils tombent en de pareilles mains! Allez au plus vite.»

Il écrivit au grand-duc de Berg, et lui ordonna de ne pas souffrir que l'on attentât à la vie du prince de la Paix, de se le faire remettre, et de prendre des mesures pour le lui envoyer à Bayonne, en le préservant de tout accident en chemin. Il lui dit aussi, par le même courrier, de lui envoyer M. Dazenza, le ministre des Indes, ainsi que plusieurs autres Espagnols éclairés et jouissant d'une considération bien acquise; il voulait s'en former un conseil, avant de se décider à quelque chose.

CHAPITRE XXII.

On dissuade Ferdinand de poursuivre son voyage.—Urquijo.—Considérations qu'il oppose à la politique des ministres de Ferdinand.—Lettre de l'empereur Napoléon à Ferdinand.

Je revins rapidement à Vittoria, mais tout avait changé depuis mon départ. Plusieurs Espagnols étaient accourus auprès de Ferdinand. Ils lui avaient représenté l'imprudence de sa démarche, la facilité de revenir sur ses pas; et s'ils ne lui avaient pas fait abandonner la résolution de poursuivre son voyage, ils l'avaient du moins fort ébranlé. Urquijo, ancien ministre de Charles IV, fut celui de tous qui insista le plus vivement sur les dangers de passer la frontière. Il a lui-même rendu compte de la discussion qu'il eut à cet égard avec les conseillers de Ferdinand. Je reproduis sa relation, parce qu'elle prouve qu'on n'employa ni insinuations, ni supercheries pour déterminer ce prince à poursuivre sa route, et que tout fut spontané de sa part ou de celle de ses ministres. Elle est ainsi conçue:

À D. Gregorio de la Cuesta, capitaine-général de la Vieille-Castille.