L'empereur causait de ces petites trahisons avec le prince de la Paix, qui n'en était ni fâché ni étonné, et c'était avec lui qu'il traitait la question qui l'occupait entre le père et le fils.

Ce que l'empereur apprenait par le prince de la Paix et par les autres Espagnols qu'il avait ordonné au grand-duc de Berg de lui envoyer, et ce qu'il voyait des sentimens du prince des Asturies et de ses alentours, ne tarda pas à lui faire prendre la résolution de tenter de remettre le père sur le trône. Ce parti n'était pas sans inconvéniens, parce que le roi Charles IV étant très-âgé, le même embarras ne pouvait tarder long-temps à se reproduire, et l'on eût alors trouvé le fils dans une disposition d'esprit bien plus mauvaise encore. D'un autre côté, comment l'exclure de son droit de succession? Cela ne pouvait se faire que par suite d'une condamnation motivée, et avec le concours et l'assentiment de la nation. D'ailleurs l'infant don Carlos ne présentait pas des sentimens beaucoup plus conformes à la politique des deux pays, que ceux de son frère, et le prince des Asturies avait déjà tellement échauffé les esprits, qu'il aurait été impossible d'assembler les cortès sans mettre toute l'Espagne en feu; puis un événement qui survint en ôta tout-à-fait la pensée.

L'empereur se promenait à cheval; j'étais avec lui, lorsqu'il rencontra un officier qui lui était envoyé à franc étrier de Madrid par le grand-duc de Berg. Cet officier était M. Daneucourt, capitaine des chasses, et officier d'ordonnance de l'empereur, qui avait été envoyé à Madrid quelque temps auparavant.

Il était porteur des détails que ce prince donnait à l'empereur sur le massacre des soldats isolés, des hôpitaux; et de tous les Français qui étaient tombés sous le poignard d'une populace en furie dans la journée du 2 mai. Les meneurs avaient bien organisé leur entreprise; l'arsenal royal leur fut ouvert, le silence imperturbablement gardé, et, au signal donné par eux, on assassina tout ce que l'on trouva de Français dans les rues.

Les assassins avaient compté sur une surprise complète, et croyaient qu'au moins, s'ils ne tuaient pas tout ce qui se trouvait à Madrid, ils mettraient le reste en fuite; et afin qu'aucun n'échappât, ils avaient fait prévenir partout, dans les villes et villages sur la route, qu'on eût à se tenir prêt à tuer tout ce qui repasserait.

Heureusement ils commencèrent trop tard; les troupes furent bientôt sous les armes, et, dans le premier moment, chaque officier particulier fit de lui-même ce qui lui parut le plus utile dans une circonstance aussi pressante. Les bataillons casernés près de l'arsenal y marchèrent de suite sans attendre d'ordre, et tirèrent une vengeance sanglante de tout ce qu'ils y trouvèrent enlevant des armes.

On marcha de même au grand hôpital, où ces misérables coupaient la gorge aux soldats malades dans leurs lits. Le spectacle de tant de barbarie excita la fureur des troupes, et il y eut un moment de représailles de leur part qui coûta la vie à bien des malheureux. Une pareille scène ne pouvait manquer d'être accompagnée de beaucoup de désordres; cependant, quand le feu qui partait des croisées fut éteint, et que l'on put traverser les rues sans recevoir des coups de fusil, on parvint à ramener les troupes à l'ordre, et à modérer leur vengeance. Le calme se rétablit. Nous perdîmes beaucoup d'officiers et de soldats qui se promenaient, et qui furent victimes de leur sécurité; d'autres furent tués par la mousqueterie qui partait des croisées.

À la lecture de ces détails, l'empereur fut transporté de colère; il alla directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui; je l'accompagnai. En entrant, il dit au roi: «Voyez ce que je reçois de Madrid; je ne puis m'expliquer cela.» Le roi lut la lettre que l'empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg; il avait à peine fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince de la Paix: «Emmanuel, fais chercher Carlos et Ferdinand.» Ils tardaient à arriver; le roi Charles IV dit à l'empereur: «Ou je me trompe, ou les drôles savent quelque chose de cela; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne pas.»

Les deux infans arrivèrent; toutefois je ne pourrais pas assurer que l'infant don Carlos vînt, parce que je crois me rappeler que ceci se passa dans le temps qu'il eut une légère indisposition: mais, pour le prince des Asturies, il entra dans le salon de son père, où étaient l'empereur et la reine sa mère.

Nous ne perdîmes pas un mot de tout ce qui lui fut dit dans cette occasion; le prince de la Paix écoutait avec nous. Le roi Charles IV lui demanda d'un ton sévère: «As-tu des nouvelles de Madrid?» (Nous n'entendîmes pas la réponse du prince.) Mais le roi repartit vivement: «Eh bien! je vais t'en donner, moi»; et il lui raconta ce qui s'y était passé. «Crois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part à ce saccage (il employa cette expression), toi ou les misérables qui te dirigent? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de me faire descendre du trône? Dis-moi, crois-tu régner long-temps par de tels moyens?