«Qui est celui qui t'a conseillé cette monstruosité? N'as-tu de gloire à acquérir que celle d'un assassin? Parle donc[39].»

Le prince se taisait, ou au moins nous ne l'entendîmes presque point; mais nous entendîmes distinctement la reine qui lui disait:

«Eh bien! je te l'avais bien dit que tu te perdrais; voilà où tu te mets, et nous aussi: tu nous aurais donc fait périr, si nous avions encore été à Madrid? Comment l'aurais-tu pu empêcher?» Probablement le prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendîmes la reine lui dire: «Eh bien! parleras-tu[40]? Voilà comme tu faisais; à chacune de tes sottises tu n'en savais jamais rien.»

La position de Ferdinand devait être affreuse; la présence de l'empereur le gênait horriblement, et ce fut l'empereur que nous entendîmes lui dire, d'une voix assurée:

«Prince, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les événemens qui vous ont amené ici; mais le sang répandu à Madrid fixe mes irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'oeuvre d'un parti que vous ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui le premier a rompu l'alliance qui depuis si long-temps l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre des soldats français, lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais conseils auxquels vous avez été entraîné; vous ne devez vous en prendre qu'à eux.

«Je n'ai d'engagemens qu'avec le roi votre père; c'est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire.»

Le roi Charles IV répliqua vivement: «Moi, je ne veux pas. Eh! qu'irais-je faire dans un pays où il a armé toutes les passions contre moi? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés; et, après avoir été assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à l'échafaud? Non, je ne le veux pas; il s'en chargera mieux que moi.» Regardant son fils, il lui dit: «Tu crois donc qu'il n'en coûte rien de régner? Vois les maux que tu prépares à l'Espagne. Tu as suivi de mauvais conseils, je n'y puis rien; tu t'en tireras comme tu pourras; je ne veux pas m'en mêler, va-t'en.»

Le prince sortit, et fut suivi par les Espagnols de son parti, qui l'attendaient dans la pièce à côté.

Il aurait fallu voir comment, après cette scène, les Espagnols qui avaient accompagné le prince des Asturies étaient soumis et humbles devant le père, dont ils parlaient si mal avant son arrivée; ils auraient baisé la terre sous ses pas.

L'empereur resta encore un gros quart d'heure avec le roi Charles IV, et revint à Marac à cheval. Il n'allait pas vite, comme il en avait la coutume. En chemin, il nous disait: «Il n'y a qu'un être d'un naturel méchant, qui puisse avoir eu la pensée d'empoisonner la vieillesse d'un père aussi respectable.» En même temps, il donna ordre à un officier d'aller dire au prince de la Paix qu'il désirait qu'il vînt à Marac.