L'empereur sentait néanmoins la faiblesse des deux titres qui le mettaient en possession de l'Espagne. Il voyait bien qu'ils n'avaient d'effet réel que de rendre le trône vacant, et par la raison que lui-même n'était pas monté sur celui de France sans l'assentiment de la nation, il voulait faire intervenir la nation espagnole dans le choix du monarque qu'il voulait faire succéder aux princes de la maison de Bourbon. C'est encore dans cette circonstance qu'il fut mal secondé, et c'est encore une de celles où M. de Talleyrand lui aurait été le plus utile.

L'empereur, faisant tout lui-même, envoya sur-le-champ un courrier à son frère le roi de Naples, en lui mandant de venir sur-le-champ à Bayonne, et en même temps il fit donner ordre en Espagne[41] qu'on envoyât également à Bayonne, de chaque province et gouvernement, une députation des hommes les plus considérables, tant dans le clergé que dans le civil et le militaire: il voulait en faire une junte, avec laquelle il se serait expliqué sur la politique qui le forçait à se mêler de leurs affaires intérieures; c'était par eux qu'il voulait éclairer les Espagnols, et ôter de leur esprit l'idée qu'il avait le projet de conquérir l'Espagne. Il voulait, au contraire, leur démontrer que leur sécurité pour l'avenir serait bien plus assurée sous un monarque dont le premier intérêt personnel serait de repousser toute insinuation perfide qui aurait pour but une séparation des intérêts de la nation d'avec ceux de la France, parce que le premier effet qui en résulterait serait la perte du trône pour le monarque, qui ne manquerait pas d'être sacrifié par l'intrigue même qui serait parvenue à le séduire.

L'unique but de l'empereur était de lier indissolublement l'Espagne à la France par des principes uniformes de gouvernement et par les mêmes intérêts.

Le pays est géographiquement la continuation du sol de la France: il n'a de communication qu'avec elle; au bout ce sont les colonnes d'Hercule; enfin, il n'y a plus de Pyrénées. L'immense étendue de ses côtes le rend vulnérable de ce côté, la proie de l'Angleterre sous une mauvaise administration, et formidable sous une bonne.

Dans le système de l'empereur, comme dans tout autre temps, il était dans l'intérêt de la France de mettre l'Espagne au niveau de la civilisation, de lui donner des institutions qui l'attachassent à nous, et d'extirper les causes du cancer qui la ronge.

Sous ce rapport, l'empereur faisait un acte de la plus haute politique en même temps qu'une grande et bonne action: tout le mal a été dans la forme; on a brusqué le dénoûment de l'affaire, et on n'a pas assez ménagé l'amour-propre national.

Si Charles IV et son fils eussent convenu à ce grand projet, il les aurait gardés pour s'aplanir des difficultés; mais indépendamment de ce que l'état de dénûment de l'Espagne prévenait peu en leur faveur, il reconnut, en les voyant, qu'il ne pouvait rien faire avec eux, et sentit de même qu'il n'y avait qu'un homme lié à lui par des liens de parenté, ou par le baptême du sang, qui pût réaliser un plan qui aurait eu l'assentiment de tous les Espagnols éclairés, et même de la noblesse.

L'empereur ne s'attendait pas à trouver fondue dans la nation une moinaille toute-puissante par ses relations dans chaque famille, car il n'y en avait pas une, dans toutes les classes, qui n'eût un membre prêtre ou moine, qui était le mentor, le suprême régulateur de ses sentimens. Ce sont tous des hommes ignorans, sans éducation, et qui, par leurs vices et leurs défauts, s'ingèrent bien mieux avec la population que nos prêtres, qui ont tous fait quelques études, et sont soumis à une discipline que ne subit pas, en Espagne, cette milice ignoble, intolérante, superstitieuse, et ennemie furibonde de toute amélioration. Cette milice est la seule cause de l'exaltation des Espagnols: elle n'a eu qu'un mot d'ordre à donner pour exciter au plus haut degré les esprits contre un ordre de choses qui allait amener la destruction de tout ce qui favorisait la fainéantise et ses jouissances; elle seule en fanatisant les peuples, renversa les projets de l'empereur.

Les Espagnols les plus à l'abri de ces entraînemens ont reconnu de suite que la lutte était inutile; ayant peu d'espoir dans nos succès, et témoins de l'influence des moines, ils se sont retirés et ont fini par suivre le torrent.

Le sang africain coule encore dans les veines des Espagnols, séparés des Européens; leur union avec nous aurait retrempé leur caractère et leurs moeurs, aurait achevé leur civilisation, et, par suite, porté le coup de grâce à l'Angleterre; mais l'on sait combien cette puissance est habile à manier les élémens de discorde.