L'empereur voulait enfin entretenir cette junte du besoin qu'avait l'Espagne d'adopter quelques principes libéraux, afin de la mettre plus en harmonie autant avec la France qu'avec les autres puissances de l'Europe, dont elle différait trop par la distance énorme à laquelle elle était restée. Cette junte devait ramener le roi Joseph en Espagne, après avoir pris connaissance de tout ce qui s'était passé à Bayonne entre l'empereur et Charles IV. Indépendamment de cette mesure, les cortès du royaume devaient être assemblées à Madrid, et procéder constitutionnellement à l'élection du nouveau roi. On n'aurait pas eu grand'peine à faire réussir cette élection: le roi Joseph était avantageusement devancé par la réputation de ses qualités personnelles et par la bonne administration qu'il avait établie dans le royaume de Naples; de plus, il apportait avec lui des améliorations constitutionnelles qui, depuis long-temps, étaient tellement désirées par la nation espagnole, qu'il serait devenu en peu de temps l'objet de l'amour de ce peuple.

Comment tout cela n'a-t-il pas eu lieu? C'est ce que je vais dire.

Peu de jours après que l'insurrection de Madrid eut éclaté, il s'en manifesta de semblables à Valence, à Cadix, en Andalousie, en Aragon, en Estramadure et à Santander, sur la côte de Biscaye. Les ordres du prince Ferdinand étaient arrivés sur tous ces différens points, où le fanatisme aveugle des prêtres et de la noblesse mit tout en armes contre nous. L'empereur ne s'attendait pas à cela; il n'avait en Espagne, comme je l'ai dit, que peu de troupes, encore étaient-elles moins propres à être mises en mouvement que suffisantes pour appuyer un parti qui se serait indubitablement déclaré pour ce que l'on voulait faire, si on avait mieux agi dans cette entreprise, et qu'il ne fût pas survenu des incidens qu'on ne pouvait prévoir.

Non seulement il fallut faire marcher les médiocres troupes que nous avions vers les points importans qui, par leur population, influent sur une grande étendue de pays; mais indépendamment de ce que nous n'en retirâmes rien, c'est que ces mêmes lieux insurgés n'envoyèrent aucun député à Bayonne. Le temps se passait et n'amenait point d'amélioration: il ne put venir à Bayonne que les députés des quartiers que nous occupions; cela était bien quelque chose, puisqu'ils étaient environ cent vingt, en y comprenant les Espagnols qui étaient venus avec Charles IV et les deux infans. Le témoignage de tout ce monde aurait produit quelque chose; mais on verra comment il demeura sans aucun effet.

L'empereur, pour éviter des embarras et des scènes désagréables qui auraient eu lieu journellement à l'arrivée de tous ces députés à Bayonne, fit hâter ce qui concernait tant le roi Charles IV que les infans. Le roi partit le premier pour Compiègne; il avait préféré cette résidence, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé sous le rapport de la chasse, qu'il aimait passionnément. Les infans partirent après pour Valençay. Comme l'empereur fut surpris lui-même par ce dénoûment, il ne sut quelle résidence leur donner. Il demanda à M. de Talleyrand son château de Valençay, et lui écrivit de s'y rendre lui-même pour recevoir les princes, et leur tenir compagnie tant qu'ils le trouveraient bon. Il n'y eut que le prince de la Paix avec un ou deux Espagnols qui suivirent Charles IV. M. de San-Carlos et Escoiquiz furent aussi les seuls qui n'abandonnèrent pas le prince des Asturies; M. de l'Infantado, Cevallos et autres restèrent à Bayonne pour attendre le nouveau roi.

Il se passa huit ou dix jours entre le départ de Charles IV et des infans, et l'arrivée à Bayonne du roi Joseph. Pendant ce laps de temps, l'empereur ordonna, en Espagne, les mouvemens de troupes qu'il croyait nécessaires au maintien de la tranquillité. Il fit envoyer le maréchal Moncey à Valence avec une division de son corps d'armée, et porter le général Dupont avec une division en Andalousie.

D'après les rapports du grand-duc de Berg, qui avait envoyé des officiers sur tous les points de l'Espagne où nous n'avions pas de troupes, et même jusqu'aux îles Baléares et à Ceuta en Afrique, il crut pouvoir compter sur les sentimens du général Castaños, ainsi que sur les troupes qu'il commandait au camp de Saint-Roch, vis-à-vis de Gibraltar. L'illusion du grand-duc de Berg nous coûta cher.

Le maréchal Bessières, qui commandait à Burgos, fut chargé de contenir l'insurrection des Gallices, et de faire en même temps un détachement sur Santander où l'évêque s'était mis à la tête de la population armée.

L'on organisa à Bayonne un petit corps de troupes que l'on fit marcher vers Saragosse, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. Tous ces différens mouvemens s'exécutaient, lorsque le roi Joseph arriva à Bayonne. L'empereur alla à sa rencontre jusqu'à plusieurs lieues de la ville; je l'accompagnai ce jour-là. Il fit monter son frère dans sa calèche, et le mena à Marac, sans s'arrêter au logement qui lui était préparé à Bayonne. Les Espagnols qui étaient dans cette ville, tant ceux qui étaient attachés à Charles IV qu'aux infans, ainsi que les députés qui y étaient déjà arrivés, avaient été prévenus, par le ministre des relations extérieures, de l'arrivée du roi à Marac: tous s'y trouvèrent une heure avant qu'il y arrivât.

Ce prince quittait à regret le royaume de Naples, où il commençait à jouir de tout le bien qu'il avait fait dans ce pays, et des immenses améliorations qu'il y avait opérées. La renommée de quelques actes de son administration, qui s'était répandue en Espagne, avait disposé favorablement les Espagnols en sa faveur. Ce règne très court, qui fit prendre au royaume de Naples une face nouvelle, est si peu connu, que mes lecteurs me sauront gré de leur en tracer une esquisse rapide.