Lorsque le roi Ferdinand, comblant la mesure de tant de violations de la foi jurée, recevait une armée anglo-russe dans ses États, il ne s'était pas écoulé six semaines depuis qu'un traité de neutralité avec la France avait été ratifié par lui[42]. À cette nouvelle, le roi Joseph fut envoyé pour prendre le commandement d'une armée destinée à punir cette inconcevable défection, en prenant possession du royaume de Naples.
À l'approche de l'armée française, les Anglais et les Russes s'étaient retirés en Calabre, où ils essuyèrent plusieurs défaites, entre autres celle de Campotenese, qui les décida à se rembarquer. Le roi Ferdinand avait passé en Sicile, laissant ses États à la discrétion du vainqueur. Le prince Joseph fit son entrée à Naples, où il fut reçu avec enthousiasme. Son premier soin fut d'y organiser un gouvernement. Une partie de l'armée française, sous le commandement des généraux Saint-Cyr et Reynier, fut dirigée sur la province des Abruzzes, la Pouille, Tarente et sur la Calabre; le maréchal Masséna fut chargé de garder Naples et de presser le siége de Gaëte.
Après avoir fait ces dispositions, le prince Joseph partit pour visiter les différentes provinces, et surtout la Calabre, pays infesté de brigands, et habité par une population aussi sauvage que ses montagnes, s'arrêtant dans tous les villages, entrant dans les églises où le peuple se précipitait en foule, et partout accueilli par les acclamations de toutes les classes.
Forcé de remettre à un autre temps l'expédition projetée contre la Sicile, le prince Joseph continua son inspection, interrogeant les administrations sur leurs besoins, et les peuples sur leurs sujets de plaintes; recueillant des notes et des mémoires; faisant lever des plans pour l'établissement de nouvelles routes, de ponts, et entre autres celui d'un canal de communication entre les deux mers. Ce projet, que le temps ne permit pas d'exécuter, devait puissamment contribuer à la civilisation de la Calabre.
La nouvelle de son élévation au trône de Naples lui était parvenue au fond de cette province. À son retour à Naples, il y fut reçu avec de nouveaux transports; les malheureux Napolitains, en proie à l'anarchie et décimés par la vengeance, levaient les mains vers leur libérateur, et le début du nouveau roi lui donnait la confiance d'un heureux avenir.
Une des premières mesures du roi fut de former un conseil d'État, auquel il appela les hommes les plus distingués que lui signalait la voix publique, sans distinction de rang ni de parti, et qui le secondèrent avec zèle dans le travail des réformes et des créations auquel il se livra avec ardeur.
La féodalité, qui tenait le peuple dans une dépendance servile de quelques familles, et que soutenait l'esprit de superstition, fut abolie de l'aveu des nobles, qui se prêtèrent à cette réforme: ceux-ci furent remboursés de leurs droits de propriété par des cédules acquittables sur le produit de la vente des biens nationaux.
Les ordres monastiques furent supprimés; le produit de la vente des biens qui en provenaient pourvut aux besoins du trésor public, et contribua à la fondation de colléges et d'autres établissemens d'instruction. Trois abbayes célèbres, entre autres celle du Mont-Cassin, où étaient rassemblées des collections précieuses de manuscrits et d'anciennes chartres, furent conservées; mais le nombre des religieux fut réduit à celui nécessaire pour la conservation de ces archives.
Les moines réformés qui étaient propres à l'instruction ou à propager l'étude des sciences, reçurent une destination conforme à leurs talens; d'autres furent envoyés comme curés dans les campagnes; quelques uns furent réunis dans des établissemens formés sur le modèle du Saint-Bernard, pour veiller à la sûreté des voyageurs dans les montagnes de la Calabre et des Abruzzes, qui sont couvertes de neige pendant la plus grande partie de l'année.
Les religieux que l'âge ou les infirmités condamnaient au repos furent réunis et alimentés dans de grands établissemens formés à cet effet.