On prit à Landshut des bagages et des parcs à l'infini, des ponts de bateaux, en un mot, un matériel immense.
Mais nous y apprîmes que toute la réserve de grenadiers, aux ordres du prince Jean de Lichtenstein, était partie de Landshut deux jours avant pour Ratisbonne, en sorte que toute l'armée de l'archiduc Charles se trouvait réunie et en état d'agir. Comme elle était beaucoup plus forte que le maréchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent. L'empereur, heureusement, fut rejoint à Landshut par le maréchal Masséna[11], auquel il avait écrit ces paroles flatteuses: Activité, activité, vitesse, je me recommande à vous. Le maréchal, dont ces mots avaient stimulé le zèle, avait précipité son mouvement, et était arrivé sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de bien jeunes soldats, ainsi que le général Oudinot; mais encore c'était un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg.
Les Wurtembergeois arrivèrent aussi. L'empereur passa la journée à Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait de ne pas voir arriver ses secrétaires, ni le matériel de son cabinet. Il était venu depuis Paris avec une telle rapidité que rien n'avait pu le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait à peine de quoi se changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de Bavière lui avait prêtés, les siens étant fort loin en arrière; ils n'étaient pas même arrivés à Strasbourg.
Son habitude de juger les Autrichiens était si extraordinaire, qu'il arrivait toujours à point nommé lorsqu'il ordonnait un mouvement contre eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps à perdre pour manoeuvrer sur l'archiduc Charles, qui aussitôt qu'il aurait su sa ligne d'opérations sur Landshut coupée, ne ménagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne, soit pour écraser le maréchal Davout.
En conséquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le commandement de ce corps au maréchal Bessières (duc d'Istrie), parce que la garde, qui venait d'Espagne à marches forcées, devait arriver à Landshut peu de jours après. Le maréchal Bessières la commandait en chef en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, commandé par le général Hiller, qu'on venait de déloger, et il partit avec le reste de l'armée par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour où il était parti d'Abensberg pour venir à Landshut.
Un peu avant d'arriver à Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne, nous trouvâmes les avant-postes de l'aile gauche de l'armée de l'archiduc Charles, qui était appuyée au bourg d'Eckmuhl même, et dont tout le front était couvert par une petite rivière que l'on nomme le Laber.
L'empereur ne prit que le temps de les reconnaître pendant que l'on formait les troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la rivière. Dans le même temps, le maréchal Davout se mettait en communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre gauche; il y avait trois jours qu'il était dans une horrible situation, depuis le jour où j'avais été lui porter les ordres de l'empereur, et qu'il avait dû se séparer des divisions Gudin et Morand. À la vérité, il avait avec lui le maréchal Lefèvre, avec deux divisions bavaroises, pouvant être enlevé d'un moment à l'autre.
On ne dépensa pas son temps à manoeuvrer, on attaqua de suite, en débordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqué le village d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-même était garni d'infanterie. On fit passer la rivière par l'infanterie de notre droite, au moyen d'une quantité de moulins et autres usines, dont le cours d'eau est bordé, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord à l'autre.
Ce mouvement seul déconcerta l'infanterie qui était dans le village d'Eckmuhl, et c'est dans ce même instant que l'empereur m'envoya porter au général Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manière à enlever toute l'artillerie autrichienne qui flanquait le village.
Le général Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises à essuyer un feu de canon qui lui aurait causé un mal effroyable s'il n'avait pas mené sa cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut à souffrir, mais les autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans le reste de la journée. Le général qui commandait sa première brigade, et qui comme tel se trouvait à la tête de la colonne, était le général Clément; il aurait dû y être tué mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le colonel du régiment de cuirassiers qui formait la tête de la colonne était M. de Berkeim.