La revue du corps d'armée dura très tard, et l'empereur ne rentra à Brunn, qu'à la nuit. Tous les généraux dînèrent avec lui ce soir-là. En causant avec eux, il leur adressa cette question. «Voici la deuxième fois que je viens sur le champ de bataille d'Austerlitz; y viendrai-je encore une troisième?» On lui répondit: «Sire, d'après ce que l'on voit tous les jours, personne n'oserait parier que non.»
Il partit de Brunn le lendemain, et vint par Goding, tout le long de la rivière de la Marche, jusqu'à Marchek, et rentra à Vienne après avoir parcouru le champ de bataille de Wagram.
CHAPITRE XVI.
Grandes parades de Schoenbrunn.—L'empereur court le danger d'être assassiné.—Détails sur l'assassin.—L'empereur le fait comparaître devant lui.—Conversation avec ce jeune fanatique.—Distribution de faveurs au 15 août.—Nouvelles de l'état des affaires d'Espagne.—Réflexions de l'empereur à ce sujet.
Peu de jours après cette course, l'empereur alla passer la revue des Saxons, dont le quartier-général était à Presbourg; il revint de cette visite faire celle de Raab et du cours de la rivière de ce nom. Il traversa le lieu des conférences diplomatiques, où il donna une courte audience aux plénipotentiaires. En rentrant à Vienne, au retour de cette revue d'une grande partie des cantonnemens de l'armée, il pressa encore davantage les travaux militaires: on travaillait comme si l'armistice allait être rompu. On le croyait, parce que l'on ne voyait rien de rassurant dans tout ce qui se passait depuis l'ouverture des conférences.
L'empereur avait tous les jours, dans la cour du château de Schoenbrunn, une grande parade, à laquelle il faisait venir successivement les hommes qui sortaient des hôpitaux, ainsi que tous les régimens qui avaient le plus souffert, afin de s'assurer par lui-même si on les soignait, et s'il leur rentrait du monde. Ces parades attiraient beaucoup de curieux, qui venaient exprès de Vienne pour voir cet imposant spectacle.
Il avait soin de faire assister à ces cérémonies militaires tous les généraux et administrateurs de l'armée qui étaient à une distance raisonnable, et c'était dans ces occasions-là qu'il se faisait rendre compte des causes de la non-exécution des ordres qu'il avait donnés.
C'est à une de ces parades qu'il manqua d'arriver un événement sur lequel on a fait mille versions déraisonnables. Nous étions à la fin de septembre; l'empereur passait la revue de quelques régimens de ligne dans la cour du château de Schoenbrunn; il y avait toujours un monde prodigieux à ces parades, et l'on mettait des sentinelles de distance en distance pour écarter la foule.
L'empereur venait de descendre le perron du château, et traversait la cour pour gagner la droite du régiment qui formait la première ligne, lorsqu'un jeune homme de bonne mine s'échappa de la foule dans laquelle il était à attendre l'arrivée de l'empereur, et vint au devant de lui, en demandant à lui parler. Comme il s'expliquait assez mal en français, l'empereur dit au général Rapp, qui était là, de voir ce que voulait ce jeune homme. Le général Rapp vint lui parler; mais ne pouvant pas comprendre ce qu'il lui disait, il le regarda comme un pétitionnaire importun, et dit à l'officier de gendarmerie de service de le faire retirer. Celui-ci appelle un sous-officier, et fait conduire le jeune homme en dehors du cercle, sans y donner plus d'attention. On n'y pensait plus, lorsque l'empereur revenant à la droite de la ligne des troupes, le même jeune homme qui avait passé en arrière de la foule, sortit précipitamment du point où il s'était porté en second lieu, et vint de nouveau parler à l'empereur qui lui répondit: «Je ne puis vous comprendre; voyez le général Rapp.» Le jeune homme portait la main droite dans la poitrine comme pour prendre une pétition, lorsque le prince de Neuchâtel, en le prenant par le bras, lui dit: «Monsieur, vous prenez mal votre temps; on vous a dit de voir le général Rapp.» Pendant ce temps, l'empereur avait marché dix pas le long du front des troupes, et Rapp l'avait suivi. C'est alors que le prince de Neuchâtel dit à l'officier de gendarmerie de conduire ce jeune homme hors du cercle et de l'empêcher d'importuner l'empereur.
L'officier de gendarmerie avait de l'humeur d'être ainsi dans le cas de renvoyer deux fois le même homme. Il le fit un peu rudoyer, et c'est en le prenant au collet qu'un des gendarmes s'aperçut qu'il avait quelque chose dans sa poitrine, d'où l'on tira un énorme couteau de cuisine, tout neuf, auquel il avait fait une gaîne de plusieurs feuilles de papier gris, ficelée avec du gros fil. Les gendarmes le menèrent chez moi, pendant que l'un d'eux venait me chercher. Pour éviter des longueurs, je rapporterai en peu de mots son aventure.