Ce jeune homme était le fils d'un ministre protestant d'Erfurth; il n'avait pas plus de dix-huit à dix-neuf ans, avec une physionomie qui n'aurait pas été mal à une femme; il avait entrepris de tuer l'empereur, parce qu'on lui avait dit que les autres souverains ne feraient jamais la paix avec lui; et comme l'empereur était plus fort qu'eux tous, il avait résolu de le tuer, pour que l'on eût plus tôt la paix.

On lui demanda quelle lecture il aimait. Il répondit: «L'histoire; et dans toutes celles que j'ai lues, il n'y a que la vie de la Vierge d'Orléans[25] qui m'ait fait envie, parce qu'elle avait délivré la France du joug de ses ennemis; et je voulais l'imiter.»

Il était parti d'Erfurth sur sa seule résolution, emmenant un cheval de son père; le besoin le lui avait fait vendre en chemin, et il avait écrit à son père de ne pas s'en mettre en peine; que c'était lui qui l'avait pris, pour exécuter un voyage qu'il avait promis de faire, ajoutant que l'on entendrait bientôt parler de lui. Il avait été deux jours à Vienne à prendre des renseignemens sur les habitudes de l'empereur, et était venu à la parade une première fois pour étudier son rôle et voir où il pourrait se placer. Lorsqu'il eut tout reconnu, il alla chez un coutelier acheter cet énorme couteau de cuisine que l'on trouva sur lui, et revint à la parade pour exécuter son projet.

Pendant que le jeune homme me faisait cet aveu, la parade défilait, et je ne rejoignis l'empereur que dans son cabinet, pour lui rendre compte du danger qu'il avait couru sans s'en douter. Le général Rapp le lui avait déjà rapporté, et il ne voulait pas y croire, jusqu'à ce que, lui ayant montré le couteau pris sur le jeune homme, il répondit d'un air à moitié moqueur: «Ah! cependant il paraît qu'il y a quelque chose; allez me chercher le jeune homme, je veux le voir.»

Il retint les généraux qui avaient assisté à la parade, et qui étaient encore dans les salles du château, et leur parla de cette aventure. J'arrivai avec le jeune homme. En le voyant entrer, l'empereur fut saisi d'un mouvement de pitié, et dit: «Oh! oh! cela n'est pas possible, c'est un enfant.» Puis il lui demanda s'il le connaissait. Celui-ci, sans s'ébranler, lui répondit: «Oui, Sire.»

L'empereur. «Et où m'avez-vous vu?»

Réponse. «À Erfurth, Sire, l'automne passé.»

L'empereur. «Pourquoi vouliez-vous me tuer?»

Réponse. «Sire, parce que votre génie est trop supérieur à celui de vos ennemis et vous a rendu le fléau de notre patrie.»

L'empereur. «Mais ce n'est pas moi qui ai commencé la guerre; pourquoi ne tuez-vous pas l'agresseur? cela serait plus juste.»