Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir, il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés, qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique, adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la marche des événemens fissent diversion[10].
Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens, de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante. L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou tourner contre lui par la défiance.
Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert, revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire pour la magie de son rôle.
Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée, penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon; puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1er août je fus installé.
La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense, soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique. La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins immédiat.
Je m'élevai par la pensée au-dessus de mes fonctions, et je ne m'en épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux connu la France occulte par des communications orales et confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus tard.
Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire, changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte digue ne s'élevait à propos.
Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras, qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes. Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait pressé, d'un côté, par la société du Manége, qui, prenant le ton et l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit, avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras.
Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion.
Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi, toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le Directoire résolut d'essayer ses forces.