Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus qu'à manœuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs.
Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme aux massacres. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent rentrer dans la ligne constitutionnelle.
La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau), considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens comme une initiative qui blessait la constitution. Le député Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur, ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence encore à la société du Manége.
Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant. Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manœuvrer avec adresse au milieu même des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire, où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être que l'instrument de la majorité du Directoire.
La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les houra contre les jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents, comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac. J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annonça que la violation des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait déterminé à en ordonner la clôture.
Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes, qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport, le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés, les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette insurrection mal conçue et mal menée.
Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan, le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages, qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles, au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur, me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis. Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini. La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir avec la guerre civile[13].
Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens, irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse? Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le Journal des hommes libres, a sanctionné ostensiblement le massacre des républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son message sur la clôture des sociétés politiques.»
A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes. Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec Mlle de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert, renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la balle meurtrière était partie d'une mince cassine (maisonnette de campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert, quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères. Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou par des faits trop peu éclaircis. Je vous laisse Joubert! avait dit, en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était relevée par la simplicité de ses mœurs, par son désintéressement, et qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'œil unie à la rapidité de l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!...
La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras; et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils résolurent de reprendre leurs plans en sous-œuvre: enfin, je pus agir. Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif; je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de réchauffer toutes les haines....[14]