Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un coup d'état; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit insérer dans le Rédacteur et dans le Moniteur l'éloge de mon administration.

Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait pas un seul sur qui l'on pût compter.

Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier, au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour mon pays[15]: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût perdus alors.

La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains proscrits sous le nom de terroristes et de jacobins.» Tels furent les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il, et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français, comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...»

Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative, d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse, il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de la marge.

J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son caractère ni dans ses mœurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté. Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes. Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance, des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.

Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens autour de la salle législative, et que le parti se flattait de l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte, le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques jours après sur Dubois de Crancié.

La discussion s'ouvrit d'une manière assez imposante sur la proposition de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il, (et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature; elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui, redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par des hommes qui n'en voulaient aucune.

La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils. Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée. Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures militaires et dans les manœuvres de mes agens, tous les élémens de troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître.

La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.